CHILI


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Étonnant par son étroitesse et sa longueur (4 200 kilomètres de côtes et de cordillères), le Chili compte 756 626 kilomètres carrés, outre les 1 250 000 kilomètres carrés du territoire antarctique. Ses forts contrastes régionaux présentent une grande diversité de climats et de paysages et une densité fort inégale de population à travers tout le territoire. Si la densité moyenne est de 17,1 habitants par kilomètre carré, elle atteint 335 habitants par kilomètre carré dans la région métropolitaine, et descend à moins de 5 habitants par kilomètre carré dans cinq des treize régions administratives.

Avec un peu plus de 13 millions d’habitants (estimations de la fin de 1990), fortement concentrés – 40 p. 100 du total – dans la région métropolitaine de Santiago, la capitale du pays, le Chili a un produit intérieur brut qui dépasse 26 milliards de dollars. Sa population, à forte majorité catholique, même si cette dernière se réduit, s’est accrue à un rythme annuel de 1,86 p. 100 entre 1982 et 1990. L’espérance de vie est de soixante-douze ans, le taux d’alphabétisation est de 95 p. 100 et la fréquentation scolaire est de dix ans environ, moyenne probablement la plus élevée de toute l’Amérique latine. Tous les enfants vont à l’école primaire, et 70 p. 100 fréquentent le secondaire.

Homogène du point de vue ethnique, marquée par le métissage, sa population comporte cependant des minorités indigènes représentant 5 p. 100 de la population totale.

L’intensité, la rapidité et la globalité des changements survenus au Chili durant les vingt-cinq dernières années de son histoire ne laissaient pas présager le climat d’aisance économique, de paix sociale et de stabilité politique que le pays connaît depuis le début des années quatre-vingt-dix. C’est surtout «l’histoire traumatique récente» – comme on l’appelle – qui a permis un apprentissage collectif de la population qui ne souhaite pas que se répètent durcissements et conflits.

Tant le gouvernement de l’Unité populaire (1970-1973) et le coup d’État qui a coûté la vie au président Salvador Allende que le régime du général Pinochet demeurent dans la mémoire de tous les Chiliens.

Ces événements ont eu aussi un puissant impact dans l’imaginaire mondial. Le débat autour du coût social et humain qu’ils ont entraîné reste, sans aucun doute, ouvert. Mais, plus que vers le passé, le regard que l’on porte sur le Chili, à l’intérieur et à l’extérieur, paraît tourné vers une solide perspective d’avenir.

Le paysage économique, culturel et humain du pays a changé de manière significative. Malgré ses déséquilibres sociaux, toujours considérables, le Chili a connu une modernisation accélérée et visible de son économie, de ses institutions et de ses normes culturelles. L’internationalisation de l’économie a changé la structure de production et les modèles de consommation. Dans le contexte latino-américain, le pays a fait figure de leader pour ce qui touche à la renaissance démocratique, à l’application de politiques d’ajustement structurel et d’ouverture sur l’extérieur.

1. Les milieux naturels

Du point de vue de la géographie physique, le Chili, qui s’étire du 18e au 56e degré de latitude sud, soit sur près de 4 200 kilomètres pour seulement 200 kilomètres de largeur en moyenne, s’identifie avec le versant occidental de la cordillère des Andes méridionales, à cette réserve près que, dans sa partie australe, il annexe toute la chaîne et que, aux approches du détroit de Magellan et en Terre de Feu, il déborde même largement sur le plateau de Patagonie. Les Andes constituent une haute montagne dont l’existence s’explique par la subduction de la plaque de Nazca sous celle de l’Amérique du Sud. Ce contexte géophysique engendre un volcanisme actif et une forte séismicité. Il rend compte aussi de la profonde et étroite fosse marine qui longe le littoral du Chili. Aux abords du 27e parallèle, moins de 300 kilomètres séparent des sommets, dont l’altitude dépasse 6 000 mètres, et des profondeurs océaniques, qui atteignent presque 8 000 mètres.

L’allongement méridien des Andes, mis à part un infléchissement vers l’est à leur extrémité sud, est à l’origine de l’étonnante diversité bioclimatique du Chili qui va de la zone subtropicale aux marges de la zone froide. Le puissant anticyclone du Pacifique sud-oriental fait sentir son action jusqu’aux latitudes du Chili central. Il explique l’aridité de la partie nord du pays. Au sud du 40e parallèle, le climat est régi par l’influence du front polaire et un régime de vents d’ouest chargés d’humidité. Mais il faut aussi tenir compte d’autres facteurs. D’une part, au nord de Valparaíso, le courant de Humboldt a un effet réducteur sur les températures et inhibiteur sur les précipitations. D’autre part, l’orientation méridienne de la chaîne andine crée un puissant obstacle pour le flux atmosphérique amazonien au nord et pour celui du Pacifique au sud. Il en résulte une diagonale aride qui s’étend sur tout le Chili septentrional, puis prend en écharpe la cordillère entre le 27e et le 30e parallèle pour passer ensuite sur le versant oriental de la chaîne et se prolonger jusqu’en Patagonie. Au contraire, le versant occidental est très arrosé à partir du 40e parallèle, et la montée en latitude compensant largement l’abaissement en altitude, la montagne se couvre de glaciers qui finissent par prendre la forme de vastes calottes. Cette diversité climatique explique les contrastes de végétation qui opposent le désert absolu du nord du Chili à la sylve du sud.

Le Grand Nord désertique

Le Norte Grande (entre le 18e et le 27e degré de latitude sud) correspond au désert d’Atacama. L’agencement du relief y est simple. À l’ouest, la cordillère de la Côte, large en moyenne d’une cinquantaine de kilomètres, a une altitude moyenne de 1 500 mètres. Elle domine l’océan par un impressionnant escarpement, haut de 500 à 800 mètres, falaise accore au nord d’Iquique tandis qu’au sud une plate-forme basse s’interpose entre son pied et le rivage. Vient ensuite une dépression longitudinale, la pampa del Tamarugal , gouttière tectonique qui se situe vers 1 000 mètres d’altitude. Le río Loa est le seul cours d’eau pérenne à la traverser. Dans sa partie méridionale, elle constitue un domaine endoréique dans lequel s’égrènent des salares . C’est là aussi que se localisent les grands gisements de nitrate qui ont fait autrefois la fortune du Chili.

Le versant occidental de la chaîne andine proprement dite se présente sous la forme d’un plan incliné qui s’élève progressivement jusqu’à 4 000 mètres d’altitude et dans lequel de profondes vallées ont été creusées. Il s’agit d’un piémont constitué par une épaisse accumulation de sédiments détritiques et de produits volcaniques qui datent de la fin de l’ère tertiaire. La cordillère prend l’aspect d’un haut plateau, l’Altiplano, qui porte des volcans dont les sommets atteignent 6 000 mètres. On retrouve ici des salares .

L’hyperaridité caractérise le désert d’Atacama. Sur la côte, il ne pleut guère que lors des années marquées par le phénomène du Niño. La proximité des eaux froides du courant de Humboldt explique la fraîcheur relative du climat pour la latitude et la camanchaca , brouillard fréquent qui permet la croissance d’une végétation basse de buissons et de cactées. Vers l’intérieur, le désert brumeux cède la place à un désert ensoleillé, caractérisé par une grande sécheresse atmosphérique et une amplitude thermique diurne très marquée. La végétation est inexistante à l’exception de quelques peuplements épars de Prosopis tamarugo , un phréatophyte résiduel. Sur l’Altiplano règne un désert froid, mais l’aridité est moins marquée. Quelques précipitations estivales (moyenne annuelle de 200 à 300 mm), prolongement de l’invierno boliviano , permettent la croissance de tapis de graminées, les pajonales , qui servent de pâturage pour les lamas.

Le Petit Nord semi-aride

Dans le Norte Chico (de 27 à 33 degrés de latitude sud), marqué par l’atténuation progressive du désert en direction du sud, d’importantes transformations affectent l’édifice andin. L’Altiplano disparaît, le volcanisme s’efface, la dépression longitudinale s’estompe. On ne distingue ici qu’une haute cordillère, massive et élevée puisque ses sommets dépassent 6 000 mètres, et une moyenne montagne qui, de 3 500 mètres, s’abaisse par paliers vers l’océan Pacifique, le contact entre ces deux unités orographiques étant marqué par une grande faille
d’environ 1 000 mètres de dénivellation. Le relief est aéré par des vallées transversales, couloirs longs, larges et profonds, empruntés par des cours d’eau au débit permanent qui descendent de la haute cordillère. Des aplanissements étagés, dus à l’érosion marine, parfois larges de plusieurs kilomètres, caractérisent le littoral.

Sur la côte et dans la moyenne montagne, les précipitations cycloniques d’hiver s’accroissent du nord au sud, passant de 25 millimètres par an en moyenne à Copiapó (270 30’ de latitude sud) à 440 millimètres à Valparaíso (33 degrés de latitude sud). Parallèlement apparaît le jaral , formation végétale ouverte de buissons xérophiles bas et de cactées, relayé par une steppe à arbustes (matorral ). Quant à la haute cordillère, située au-dessus de l’optimum pluviométrique, elle est spécialement aride. Elle montre un modelé étendu de cirques et d’auges qui témoigne d’une glaciation récente dans une région aujourd’hui dépouvue de glaciers.

Le Chili central

Dans le Chili central (entre 33 et 42 degrés de latitude sud), une chaîne côtière bien individualisée peut être distinguée, mais elle ne mérite l’appellation de cordillère que par endroits, car ses sommets ne dépassent souvent pas 1 000 mètres. Elle est constituée de roches anciennes. Le Valle Central la sépare de la cordillère principale. C’est une dépression d’origine tectonique, qui s’allonge sur près de 1 000 kilomètres, s’élargissant et s’abaissant vers le sud. À partir du 39e parallèle, des lacs d’origine glaciaire apparaissent au débouché des vallées andines dans cette gouttière qui a été en partie comblée par des apports détritiques venus de la cordillère principale. Celle-ci est une haute montagne où les glaciers, encore nombreux aujourd’hui, ont creusé de profondes vallées. Au nord du 37e parallèle, les sommets culminent entre 5 000 et 7 000 mètres. Au sud, ils n’atteignent que 3 000 mètres. Des volcans, au cône régulier et neigeux, bordent la dépression longitudinale.

Entre le 33e et le 37e parallèle, au-dessous de 1 500 mètres, règne un climat de type méditerranéen aux hivers doux et pluvieux, aux étés chauds et secs. Il tombe en moyenne 370 millimètres de pluie par an à Santiago. Au-delà du 39e parallèle commence le climat tempéré océanique. À Valdivia, la pluviométrie est de 2 500 millimètres par an. Les hivers restent doux, mais les étés sont frais. Au climat méditerranéen correspond une forêt d’arbres au port modeste, aux feuilles petites et persistantes. Une forêt mixte de hêtres, les uns à feuilles caduques, les autres à feuilles persistantes, et de conifères assure le relais avec la sylve valdivienne, riche en espèces. Dans cette forêt dense sempervirente, aux hêtres s’ajoutent des magnolias, des lauracées, des cyprès.

Le Chili de la Patagonie

Entre l’île de Chiloé et le cap Horn (de 42 à 56 degrés de latitude sud), la chaîne andine s’abaisse, s’émiette et se couvre de calottes de glace. La cordillère de la Côte se prolonge dans l’île de Chiloé, et la dépression longitudinale continue sous la mer. Au-delà du 47e parallèle, le relais est pris par un essaim d’îles et d’îlots escarpés, séparés par un impressionnant dédale de fjords. Ces canales se prolongent par des vallées glaciaires dans la cordillère principale, dont les sommets les plus hauts peuvent dépasser 3 000 mètres. La glaciation actuelle est imposante, en particulier à cause de deux vastes calottes, le Hielo Patagónico Norte (4 400 km2) et le Hielo Patagónico Sur (13 500 km2). À partir du 51e parallèle, l’altitude de la montagne diminue, et des fjords la traversent de part en part. En Terre de Feu, les Andes se relèvent dans la cordillère de Darwin. Au sud du 44e parallèle, le territoire chilien atteint les lacs d’origine glaciaire du pied oriental de la cordillère et même, à partir du détroit de Magellan, le plateau de Patagonie.

Sur le versant pacifique des Andes, les précipitations sont généreuses, de l’ordre de plusieurs mètres par an. Au niveau de la mer, une relative douceur caractérise les hivers, et la fraîcheur les étés. Sur le versant opposé, les pluies perdent de leur abondance, et elles se réduisent à moins de 300 millimètres sur le plateau de Patagonie. Partout soufflent des vents très forts.

Dans les Andes de Patagonie, on rencontre trois types de forêt. Sur le versant occidental de la cordillère, la forêt nord-patagonienne est plus pauvre en espèces que la forêt valdivienne, mais elle est moins chétive que la forêt subantarctique, elle aussi sempervirente, qui lui succède vers le sud. Sur le versant oriental, les arbres de la forêt subantarctique perdent leurs feuilles en hiver. Une steppe de graminées vivaces couvre le plateau de Patagonie.

Le Chili étend sa souveraineté sur des îles volcaniques au climat subtropical, dispersées dans le Pacifique sud-oriental, comme l’île de Pâques et l’archipel Juan Fernández. Il revendique aussi une portion de l’inlandsis antarctique limitée par les longitudes de 53 et 90 degrés ouest.

2. Géographie économique et humaine

La population

Quatre faits majeurs caractérisent la population chilienne.

Le premier est son unité ethnique globale; on peut parler du peuple chilien de la chilenidad , de la «chilénité». Mis à part l’exception de la poche araucane, dite de la «frontière», où de 80 000 à 100 000 Indiens conservèrent jusqu’au seuil des années 1880 leur territoire et leur culture en toute indépendance, au cœur même du pays colonisé, le Chili fut l’objet d’un long métissage, où colons, grands et petits, finirent par absorber culturellement et génétiquement les Indiens. Le fond du peuplement indigène, certes, n’était ni très dense ni ethniquement homogène et développé comme dans les pays voisins Bolivie et Pérou, même si l’Empire inca l’occupa jusqu’au Bío-Bío.

À l’abri de son isolement pendant toute la colonisation et au début de la période républicaine, le Chili a pu développer un lent et complet brassage de population, à peine altéré par les arrivées tardives de colons d’Europe germanique et de quelques aventuriers de l’Europe du Sud; ceux-là se joignirent aux pionniers du Chili central qui progressaient dans la zone frontière araucane occupée et dans la région des lacs, voire plus au sud, dans la région des canaux. Avec les Mapuches, ils constituent les seules anomalies, aux deux termes du peuplement, ceux des racines et ceux des dernières vagues. Ils coexistent du reste moins bien. Mais, globalement, la population chilienne a lentement assimilé les indigènes, conservé une culture espagnole et un comportement européen, même si la société coloniale et militaire l’a marquée d’une empreinte féodale certaine, économiquement et politiquement. Il demeure qu’un Chilien peut être identifié partout, ou presque, dans le pays et vis-à-vis de ses voisins. Un léger métissage génétique associé à une profonde culture hispanique résulta donc d’un long isolement.

En deuxième lieu, la progression démographique reste intermédiaire entre celle des pays andins, tropicaux, à forte population indigène et paysanne, et celle des pays tempérés du cône sud, d’origine presque exclusivement européenne comme l’Uruguay. Le taux de croissance naturelle est passé de 2,4 à 1,7 p. 100 entre 1960 et 1982, et il continue de baisser; il est respectivement de 2,8 et de 1,3 p. 100 en Bolivie et en Argentine, la première encore indigène, et la seconde européenne.

En troisième lieu, la répartition régionale demeure inégale; la région centrale concentre plus de la moitié de la population: 53 p. 100 en 1960 et 61 p. 100 en 1980, dont 40 p. 100 pour les régions de Santiago, alors qu’on en compte 12 p. 100 dans le Nord, 18 p. 100 dans le Centre-Sud, Concepción et «frontière», et 10 p. 100 dans le Sud.

Enfin, malgré l’importance du passé agricole et celle du présent minier, les villes abritent 80 p. 100 de la population. Or le bond de la productivité agricole et la modernisation des mines continuent à chasser minifundistes et mineurs, désormais en surnombre, vers les villes où se créent, quoique à un rythme plus lent, les emplois de l’industrie et des services, en hausse constante depuis les années 1960 et surtout depuis 1982.

L’économie

Depuis plus d’un demi-siècle, le Chili tente de trouver un système économique qui réponde à sa spécificité. Pays andin marginal par sa position excentrique et par son milieu naturel, pays du Tiers Monde tant par le niveau de son P.I.B. et de sa répartition sectorielle que par les disparités sociales de sa population, le Chili n’en demeure pas moins un pays relativement favorisé par la diversité écologique, l’homogénéité ethnique de son peuple et l’éventail de ses ressources naturelles. Les séquelles d’un long passé colonial et la situation d’isolement de ce finistère pendant plus d’un siècle après l’indépendance ne pouvaient certes assurer au Chili un héritage de pays développé, mais, avant tout, c’est le faible nombre d’habitants, 7 millions avant la Seconde Guerre mondiale, et la quasi-monoexportation du cuivre qui faisaient de ce pays, déjà étiré à l’extrême par la géographie, un petit État en mal de développement.

La société militaire, qui présida près de quatre siècles aux destinées du pays, puis une économie fondée sur les exportations, assurée par les investissements étrangers mais alignée sur le marché mondial, ne favorisèrent guère l’éclosion d’un système libéral, et la relative stabilité démocratique s’acheva à l’heure des grands choix du développement après la Seconde Guerre mondiale. Soumis au rythme d’alternances souvent brutales, le Chili n’a pu maîtriser un décollage «volontariste ou libéral». Son adhésion au groupe du Pacte andin en 1968 et son retrait en 1975 ne favorisèrent pas la mise en place d’une stratégie de développement à long terme.

Le néo-libéralisme des années 1974-1982 a cédé la place, sous la pression de faillites des secteurs public et privé, au libéralisme pragmatique actuel qui peut s’apparenter à une recherche d’un système économique «social de marché». Pays isolé régionalement s’il ne réintègre pas le groupe andin, ou s’il tourne le dos à un Mercosur établi par des concurrents déjà trop avancés comme son voisin l’Argentine, le Chili doit compter sur ses propres forces face aux concurrences d’un monde ultra-libéral. Même si la conjoncture mondiale demeure, au début des années 1990, très moyenne, le Chili démocratique offre un bon exemple d’équilibre politique et de pragmatisme libéral économique.

Les indicateurs bruts présentent un pays en voie de développement certes, mais en position plutôt favorable dans un sous-continent en crise. Le P.I.B. per capita (2 030 dollars en 1991) encore bien faible, les trop fortes parts du secteur minier (8 p. 100) et du secteur des services (51 p. 100) dans le P.I.B. n’affaiblissent pas la part de l’industrie (29 p. 100), mais plutôt celle de l’agriculture (12 p. 100) dans un pays écologiquement très varié et dont la production agricole fut le moteur économique jusqu’au deuxième tiers du siècle dernier. Ils ne devraient pas masquer non plus la relative stabilité des prix pour le continent (de 15 à 19 p. 100 d’inflation entre 1987 et 1991) ni, surtout, le fait que le Chili est un des rares pays qui rembourse sa dette extérieure; celle-ci, après avoir atteint 23 milliards de dollars en 1986, était de 17,7 milliards en 1991. Tout vient du double choix de l’équilibre de la balance extérieure des paiements par l’importance des exportations et le semi-protectionnisme qui met à l’abri, depuis 1983, un net développement industriel. Le P.I.B. augmente de 5 p. 100 en 1991.

En revanche, le nouveau régime démocratique a beaucoup freiné les investissements financiers étrangers et, du même coup, limité la croissance de la production économique. Bien que réservé sur les implantations d’entreprises étrangères dans les domaines industriel et agricole, l’État chilien a dû accepter l’ouverture de l’énorme mine de cuivre de la Escondida en mars 1991, avec un capital étranger, ouverture déjà autorisée par le régime précédent; 324 000 tonnes s’ajouteront donc aux 1 600 000 tonnes qui font, depuis longtemps, du Chili le premier producteur mondial de cuivre. Choix difficile mais inévitable. La progression sensible de la production soudera encore plus l’économie chilienne au marché mondial et à sa courbe des prix aléatoire, mais elle contribuera aussi à équilibrer les importations de biens d’équipement dont le pays a besoin, à réduire la dette et à rassurer les investisseurs. Sauf choix idéologique contraire, le Chili poursuivra sa course solitaire vers le décollage par le libéralisme contrôlé vis-à-vis de l’extérieur et par une ébauche de libéralisme social à l’intérieur.

Vers l’équilibre sectoriel

Le secteur primaire, s’il paraît dominé par une production minière qui représente 50 p. 100 des exportations, comporte cependant un volet agricole à la fois important en volume (12 p. 100 du P.N.B.), assez diversifié et modernisé dans certaines branches. La période où le Chili vendait du blé à une partie de l’Amérique est finie depuis un siècle! Il produit et exporte les meilleurs vins de l’Amérique du Sud et, avec 4 millions de tonnes de poisson, il est la cinquième puissance de pêche du monde. Il faudrait y ajouter le bois des grandes forêts méridionales. La balance agricole est nettement excédentaire avec, en 1989, 2 milliards de dollars représentant 40 p. 100 de la production agricole et 17 p. 100 des exportations.

Dans un pays où l’agriculture stagnait dans des régions entières et où les gouvernements n’avaient que rarement promu des politiques agricoles, le double choc de la réforme agraire et du retour vers le libéralisme a entraîné une véritable révolution agronomique, capitalisant et modernisant les grandes et moyennes exploitations, marginalisant ou absorbant les petites. La société agricole est paradoxalement devenue plus complexe, faisant se côtoyer des îlots encore latifundistes par leur comportement, de véritables entreprises agricoles, des minifundistes intégrés au système mercantile par les exploitations modernes voisines, des minifundistes anciens ou bénéficiaires de la réforme contraints de vendre leur terre et de végéter sur leurs lopins. Laissant des poches résiduelles sociales, ou culturelles avec les Mapuches, l’agriculture chilienne s’est cependant, dans une bonne mesure, intégrée au système libéral, au niveau national, et au marché international.

Les primeurs, la vigne, les fleurs constituent maintenant, dans la Vallée centrale, un secteur de forte productivité et d’excellente rentabilité. Reconquérant le marché intérieur pour les fruits et légumes et gagnant de nouveaux marchés extérieurs pour le vin et les fleurs, ces nouveaux entrepreneurs ont recomposé la carte rurale du Chili et consolidé la part de l’agriculture dans le P.I.B. Dans le Centre-Sud, dans la région des lacs, les domaines d’élevage épargnés par la réforme ou reconstitués, généralement bien gérés, alimentent un marché intérieur de gros consommateurs toujours demandeurs. Et, tout au sud, les immenses troupeaux d’ovins de la région magellane fournissent leur laine aux industries nationales et mondiales.

Le bois demeure une exploitation traditionnelle du Chili. Sur la chaîne côtière du Sud central, le pinus garde ses marchés intérieurs, et surtout celui de la pâte à papier.

La pêche, pour sa part, est liée à une côte interminable et prodigieusement découpée, longée par le courant froid de Humboldt. Sans égaler les prises «miraculeuses» du Pérou des années 1960 (plus de 11 millions de tonnes), le Chili prend en moyenne 4 millions de tonnes de poisson, ce qui en fait actuellement le premier exportateur du continent, en produits congelés, en farine de poisson, mais aussi en crustacés des rivages de Chiloé!

L’industrie a toujours été relativement importante pour un pays en voie de développement. Après le choc du néo-libéralisme du début des années 1980, elle a poursuivi une montée lente mais régulière. Représentant 29 p. 100 du P.I.B. et employant 24 p. 100 de la population active, elle limite à 1 milliard de dollars les importations de biens de consommation, à 4 milliards les biens intermédiaires tout en exportant près de 3 milliards de dollars de sa propre production, laissant aux importations de biens d’équipement une part très significative de 35 p. 100 (2,3 milliards en 1990). Seule reste toujours préoccupante la faiblesse de la production pétrolière, limitée à 15 p. 100 de sa consommation, qui contraint le Chili à importer plus de 50 p. 100 de ses besoins énergétiques, malgré une production charbonnière satisfaisante, sinon très modernisée.

L’utilisation de l’espace

Les Amérindiens, les colons et les habitants actuels du Chili n’ont jamais pu maîtriser totalement un pays où la nature est dissuasive sur la majorité du territoire. L’extrême aridité au nord et l’épaisseur de la forêt dense très humide au sud ne pouvaient que constituer des «déserts», tandis que la montagne aux versants abrupts et au climat déjà rude des latitudes tempérées excluait toute agriculture. Enfin, l’étirement du Chili sur 4 200 kilomètres devait entraîner l’émiettement et la faible densité des établissements humains.

Le cœur colonial du Chili, établi sur les terres favorisées des latitudes méditerranéennes dans le sillon sédimentaire médian de part et d’autre de Santiago, s’est perpétué jusqu’à nos jours, mettant en valeur les opulents terroirs agricoles qui enrichirent et développèrent la capitale, Santiago, et dans son sillage le port de Valparaíso, fil ténu qui la relie, depuis près de cinq siècles, au reste du monde.

Les poussées colonisatrices se sont d’abord effectuées de part et d’autre de cette plaine, vers le Petit Nord où les paysans ont vite fait place aux mineurs creusant des centaines de petites mines. Vers le sud, les colons ont étendu leur domaine en adaptant leur système de culture au gradient climatique serré, fraîcheur et pluies autorisant un élevage bovin de qualité, sur l’ancien espace indigène mapuche et, plus au sud, dans la région dite des lacs.

Sur la côte, les gisements de houille ont créé un pays noir autour de Concepción, mines et industries mettant à profit les forêts avoisinantes. Au-delà, les fronts pionniers ont évolué plus lentement, déroulant les rubans verdoyants des oasis au nord, composant la marqueterie des petits champs de la paysannerie métisse, à Chiloé, au sud.

La mise en valeur complète de l’espace national ne s’est dégagée du vieux système colonial qu’au cours de la seconde moitié du siècle dernier, faisant croître d’immenses troupeaux de moutons sur les rives septentrionales du détroit de Magellan et mettant en exploitation les mines de salpêtre puis de cuivre de l’Atacama, provoquant ainsi la dernière acquisition du Chili par la force.

Les extrémités occupées, il restait au Chili à combler peu à peu les vides de l’œkoumène. Les nouvelles mines montèrent à l’assaut des versants andins et mouchetèrent le désert de rocs et de glaces. Les pêcheries s’égrenèrent sur la totalité du littoral, du Nord hyperaride au Centre-Sud pluvieux; enfin, la forêt humide fut largement entaillée par les coupes claires des éleveurs progressant de part et d’autre de la voie de pénétration dite route australe, «frontière» ultime.

Seul le secteur antarctique, revendiqué par le Chili et l’Argentine, ne fait l’objet d’aucune mise en valeur, puisque la conférence mondiale de 1991 en a gelé toute exploitation pour un demi-siècle.

Régions, développement et déséquilibres

Les diverses politiques volontaristes de 1930 à 1973 et l’éclatement du néo-libéralisme ensuite ont eu des conséquences sur le développement national mais n’ont guère remis en cause les poids économiques respectifs des espaces régionaux. Ainsi, la région centrale a bénéficié des infrastructures installées par l’État – électricité, communication et pétrole – puis des financements et incitations favorisant les créations industrielles. L’essor d’une bourgeoisie industrielle et financière s’accentua avec la marginalisation de l’oligarchie terrienne, dont les profits stagnèrent avant d’être réduits par l’application des réformes agraires. Elle n’eut que le choix entre la voie de l’exil, après 1969, et la reconversion en producteurs capitalistes: en industriels avant 1973 et en agriculteurs par la suite.

La région centrale a donc été la plus favorisée, et Santiago accrut encore sa part relative par l’augmentation de la population, la croissance de l’industrie et des services commerciaux et financiers dus tant aux activités industrielles qu’aux bénéfices des nouveaux secteurs d’exportation, même si celles-là et ceux-ci étaient localisés ailleurs. Les nouvelles régions administratives de 1978 (V, VI, VII et VIII) constituent le centre de gravité du pays, réunissant 60 p. 100 de la population et 86 p. 100 des opérations bancaires effectuées, notamment les investissements étrangers. L’agriculture demeure certes prépondérante au niveau national. Avec 40 p. 100 du blé, 85 p. 100 de la vigne et encore 30 p. 100 des bovins, les cultures traditionnelles restructurées se maintiennent bien; il faut y ajouter les nouvelles productions suscitées par l’exportation: légumes, fruits et fleurs.

De fait, la région centrale, une des plus belles unités géographiques de l’Amérique latine, se présente comme une cellule dont le noyau propre est constitué par l’aire métropolitaine de Santiago.

La capitale entraîne en effet dans son orbite, de Quillota à Rancagua, le sillon central et, sur le littoral, les ports industriels de Ventanas à San Antonio, tandis que les plages s’égrènent, de Maitencillo à Pichilemu, du nord au sud et sont en constante extension.

Au centre du liseré littoral, entre mer et montagne, s’est calée la conurbation Valparaíso-Viña del Mar; au premier, les honneurs du port escale de la route du cap Horn, des marchandises des Amériques, des pêcheurs du Pacifique méridional, mais aussi de la ville qui faillit être capitale au siècle dernier. C’est toujours le plus grand port commercial pour les importations de biens, les satellites prenant en charge les importations et surtout les exportations pondéreuses, respectivement le pétrole et le cuivre.

Viña del Mar répond au double rôle de grande cité balnéaire et de ville de quartiers résidentiels fortunés ou modestes pour les travailleurs des agglomérations portuaires et industrielles du Nord et avant tout de Valparaíso. Avec 500 000 habitants, l’ensemble ne rivalise plus avec le Grand Santiago et ses 4 millions d’habitants. Cœur national des activités industrielles de transformation (40 p. 100 du total) et des services (65 p. 100 du total), Santiago gère deux couronnes successives, celle de l’aire métropolitaine qui concentre 45 p. 100 du P.I.B. et celle de l’ensemble de la nation par concentration absolue des sièges sociaux et contrôle des mouvements bancaires.

Enfin, au sud de la région, le «pays noir» a engendré la conurbation minière de Concepción-Talcahuano-Lota, qui, malgré les concurrences nationales et internationales, a survécu grâce aux politiques volontaristes d’industrialisation et de décentralisation des années 1950 à 1970. Aciéries, raffineries de pétrole, complexes du bois, cellulose et pâte à papier ont confirmé son rôle industriel primaire.

En revanche, les politiques néo-libérales ont stoppé net l’essor des industries de transformation. Enfin, cette agglomération n’a pu entraîner le développement de la vieille région frontière mapuche. Il faut atteindre la région des lacs pour retrouver, à l’extrémité du sillon méridional, une activité pastorale productive, un petit port d’exportation, Valdivia, et le port de pêche de Puerto Montt, qui commande les relations méridionales.

Le Sud commence ici, avec le double axe de la nouvelle route australe jusqu’à Coihaique, centre d’élevage pionnier et de pêche, et de la voie maritime jusqu’au centre d’élevage lainier de Punta Arenas. Dans le Sud extrême, le produit moyen par habitant reste le plus élevé de tout le Chili, le double de celui de Santiago!

Au-delà du Petit Nord et de ses «dix mille mines oubliées», le Grand Nord aligne pêcheries et usines de farine de poisson au débouché de chaque oasis d’origine fluviale andine, mais c’est avant tout l’altiplano désertique de l’Atacama qui fournit l’essentiel des ressources nationales. De fait, tout le Nord extrême s’est intégré au système international: fruits et fleurs des vergers irrigués, conserves de farine de poisson, minerais de fer et de cuivre. Ici aussi, le produit moyen par habitant dépasse de 60 p. 100 celui de Santiago.

Dans la répartition régionale des activités, les espaces extrêmes s’ouvrent financièrement et technologiquement aux exportations, et, tandis que la région centrale, avec sa capitale métropole, concentre production nationale primaire et secondaire et contrôle les investissements, les premières comme la seconde s’appuient sur le système monde.

3. Les étapes de l’évolution nationale

La période coloniale

La découverte du Chili remonte à moins de cinq siècles. Diego de Almagro qui, avec Pizarre, s’intéressait surtout à l’Empire inca, fut envoyé en expédition dans le pays situé au sud du Cuzco, le Chili actuel; il y arriva en 1536, après un périple de quatre mois à travers les déserts brûlants et la haute montagne et établit sa troupe dans la vallée d’Aconcagua. Mais, n’ayant pas trouvé d’or, en 1537, l’expédition regagna le Pérou.

Trois ans plus tard, le 20 janvier 1540, le capitaine Pedro de Valdivia, obéissant aux instructions de Charles Quint, se mit en route, à la tête de cent cinquante cavaliers, vers les territoires situés au sud du Pérou. La veille, dans la cathédrale de Cuzco, ils avaient juré de donner à la ville qu’ils allaient fonder le nom de l’apôtre saint Jacques.

Après onze mois de marche pénible, les pèlerins du Cuzco, qui avaient suivi le même chemin que leur prédécesseur, Diego de Almagro, aperçurent une vallée d’une fertilité prodigieuse. Valdivia, ébloui par le panorama de la cordillère des Andes dont la neige formait un contraste grandiose avec cette vallée ensoleillée, décida immédiatement d’y rester. Le 12 février 1541, il signa l’acte de fondation de la nouvelle cité, à laquelle il donna le nom de Santiago de la Nouvelle-Estrémadure.

Grâce aux renforts envoyés par le vice-roi du Pérou, Valdivia put affermir la conquête et fonder d’autres villes, malgré l’hostilité des indigènes. En effet l’Indien, qui jusqu’alors était apparemment soumis, ne tarda pas à se révolter; Valdivia succomba sous l’arme d’un jeune cacique, Lautaro, auteur d’un audacieux plan d’attaque.

Le vice-roi du Pérou envoya alors au Chili son propre fils, Garcia Hurtado de Mendoza, afin de consolider la conquête et, en 1557, le nouveau gouverneur prit possession, au nom du roi d’Espagne, de tout le territoire chilien.

La domination espagnole, établie sur l’ensemble du pays, marque le début de l’organisation coloniale. Les événements qui se sont déroulés au Chili, au XVIIe siècle, ont fourni la matière à une véritable chronique d’horreurs: outre la guerre d’Arauco, qui devait durer trois siècles, une série de calamités entravèrent le développement de la colonisation.

Les guerres dispendieuses de Philippe II et de ses successeurs en Europe, l’expulsion des Maures et les luttes religieuses eurent des répercussions fatales sur l’économie du Chili. De plus, une sourde rivalité entre les créoles et les Espagnols «nés en Espagne» commençait déjà à se manifester. En effet, les criollos constituaient une société aristocratique et politiquement puissante. Ils se réunissaient en «conseils», sortes d’assemblées consultatives qui s’occupaient de l’administration locale des villes et jouissaient d’une certaine autonomie.

La plus haute autorité était le gouverneur, nommé par le roi. Les gouverneurs du XVIe siècle, tous des militaires, furent entièrement absorbés par la guerre d’Arauco. Ceux du XVIIe siècle furent à la fois militaires et civils, mais tous également désireux de s’enrichir aux dépens des colons et des Indiens. Il est difficile d’imaginer que le Tribunal royal, établi à Santiago, ait pu avoir un rôle salutaire, alors qu’il dirigeait, avec une solennelle arrogance, un gouvernement faible et incapable. Cette sorte de gouvernement devait survivre durant deux siècles, de septembre 1609 à avril 1811. Le Tribunal royal fut, en somme, une de ces créations fictives du faible système administratif des pays colonisateurs de l’époque.

Dès le début du XVIIIe siècle, la valeur des gouverneurs s’améliora. Profitant de la paix relative dont jouissait la colonie pendant ce siècle, ils fondèrent de nouvelles villes et réalisèrent habilement les réformes qui s’imposaient. La nouvelle dynastie des Bourbons, fondée en 1700 par Philippe V, s’entoura de collaborateurs plus capables. Sur l’initiative du gouverneur de Santiago, l’université de «San Felipe» fut fondée en hommage à Philippe V, qui en avait ordonné la construction en 1756.

L’indépendance

L’éveil d’une conscience nationale

En 1767, l’expulsion des Jésuites ordonnée par le roi eut des répercussions profondes, surtout dans les milieux intellectuels, car ces religieux dirigeaient écoles et collèges, et le besoin de s’instruire se faisait fortement sentir. On peut dire que la base de l’existence coloniale au Chili était essentiellement ecclésiastique. Tous les livres étaient écrits en latin et très peu de Chiliens possédaient les chefs-d’œuvre de la littérature espagnole. Les ouvrages étrangers étaient formellement interdits, mais l’indépendance des États-Unis proclamée en 1776 et l’exemple de la Révolution française allaient inévitablement susciter chez les colons des idées d’émancipation.

À la suite de la défaite espagnole de Trafalgar (1805), tout lien entre l’Espagne et l’Amérique du Sud fut pratiquement coupé. Les Anglais ayant la voie libre s’empressèrent d’attaquer les colonies espagnoles, où ils prétendaient s’installer. En 1806, ils débarquèrent à Buenos Aires dont ils s’emparèrent par surprise. Alors le peuple se dressa en un mouvement de révolte spontané contre l’envahisseur. La ville fut défendue avec un tel patriotisme que les Anglais durent se retirer. Le sentiment national n’était pas nouveau au Chili; il existait déjà, quoique sous une forme très vague, quand la population repoussait les corsaires anglais et hollandais qui saccageaient ses ports aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Lorsque Santiago apprit que de graves événements s’étaient produits dans la Péninsule et que Napoléon s’était emparé du trône d’Espagne, les colons chiliens s’apprêtèrent à coopérer à la défense de la métropole et à la restauration du roi Ferdinand VII.

Certains d’entre eux cependant jugeaient préférable de former un État indépendant. Les Chiliens finirent par se diviser en deux factions: les royalistes et les patriotes. Parmi ces derniers, des hommes comme José Miguel Carrera, Manuel Rodríguez, Bernardo O’Higgins firent passer dans les faits les idées révolutionnaires de l’époque grâce à une atmosphère générale d’ardeur patriotique.

La révolution devait triompher avec la proclamation de l’indépendance du Chili le 18 septembre 1810. La municipalité de Santiago, dirigée par son procureur José Miguel Infante, par Juan Martínez de Rozas et Bernardo O’Higgins, reçut la démission du gouverneur et élut la première junte. Cependant, en 1814, les Espagnols entreprirent la reconquête, qui devait se terminer le 12 février 1817, avec la défaite de l’armée royaliste à la bataille de Chacabuco, près de Santiago, grâce au concours des troupes de San Martín.

La République

La situation du Chili, à cette époque, était celle d’un pays secoué depuis huit ans par une révolution . Les classes sociales étaient bouleversées, les services publics désorganisés et le régime colonial n’avait été que très légèrement modifié. On nomma alors le général Bernardo O’Higgins chef suprême du Chili. À la fois homme de guerre et homme d’État, il comprit fort bien que la lutte pour l’indépendance serait stérile si on ne faisait pas un effort pour augmenter les forces destinées à libérer le Pérou de la domination espagnole. Il réussit à équiper une puissante escadre, qui, le 20 août 1820, quitta Valparaíso pour le Pérou sous les ordres du général San Martin; le 28 juillet 1821, l’indépendance du Pérou était solennellement proclamée.

Cependant, sa politique intérieure suscitant des résistances toujours plus grandes, O’Higgins abandonna le pouvoir le 28 janvier 1823.

Un nouveau général allait lui succéder: Ramón Freire. C’est sous son gouvernement que fut publié un nouveau code fondamental, appelé Constitution de l’an 1823. Mais, en 1826 il dut, à son tour, abandonner le pouvoir. De 1826 à 1830, le Chili traversa une période d’anarchie et plusieurs de ses chefs furent victimes de soulèvements militaires.

Au milieu de cette agitation, un homme s’était distingué au sein du parti conservateur, Diego Portales, qui jugula le militarisme turbulent. La nouvelle Constitution, qui fut publiée le 25 mai 1833, devait rester en vigueur jusqu’en 1925.

Ce moment marque le début d’une ère de prospérité pour le pays. En 1841, Manuel Bulnes était porté à la plus haute magistrature de l’État. Sous sa présidence, en 1844, l’Espagne signait un traité par lequel elle reconnaissait l’indépendance du Chili.

Cependant, cette ère de paix fut troublée par un problème qui caractérisait alors les rapports existant entre toutes les républiques hispano-américaines: la question de la délimitation des frontières. La guerre du Pacifique éclata le 5 avril 1879. L’armée chilienne, après de nombreux combats contre les Péruvio-Boliviens, entra victorieuse à Lima, en janvier 1881, et le Chili obtint la région riche en nitrate convoitée par les belligérants. Ainsi s’achevait ce conflit qui avait perturbé la politique de bon voisinage constamment prônée par le Chili à l’égard des autres pays de l’Amérique du Sud.

En ce qui concerne la politique intérieure, l’esprit réformiste, préconisé par tous les gouvernements libéraux de l’époque préoccupés en premier lieu de diminuer les pouvoirs excessifs du président de la République, se manifestait déjà.

Les deux tendances politiques divergeaient sur des questions d’ordre religieux et constitutionnel. Tandis que, pour les conservateurs, l’autorité politique et les dogmes religieux étaient les deux fondements du bien-être et du progrès collectifs, pour les libéraux, la liberté politique et la liberté de pensée étaient les conditions indispensables du développement social.

Sous la présidence de Domingo Santa María (1881-1886) furent promulguées les lois de laïcité, dites «du Registre civil».

Une des administrations les plus progressistes dont on ait souvenir en Amérique latine fut celle du président José Manuel Balmaceda (1888-1891). C’est durant cette présidence que s’exprimèrent les premières revendications des salariés.

Le président Balmaceda, au début de l’année 1891, vit éclater un grave conflit qui devait aboutir à un nouveau régime politique, le parlementarisme, dans lequel le pouvoir exécutif était soumis à l’autorité du Congrès. Ainsi, l’instabilité ministérielle devint le régime normal de gouvernement pendant les trente-trois années que dura le parlementarisme (1892-1924). Les phénomènes sociaux apparus en Europe à la fin de la Première Guerre mondiale ne tardèrent pas à avoir leurs répercussions au Chili.

Un puissant mouvement réformiste porte à la présidence Arturo Alessandri, qui propose au Congrès l’adoption d’un groupe de lois destinées à promouvoir la justice sociale à l’égard des travailleurs. C’est alors qu’est adoptée la Constitution de 1925.

Le gouvernement du président Carlos Ibáñez del Campo (1927-1931) se caractérisa par une continuelle et âpre lutte pour assurer les attributions que la réforme concédait au pouvoir exécutif. La crise économique mondiale de 1929 affecta durement le Chili et occasionna des remous politiques qui aboutiront finalement à la démission du président Ibáñez.

Un second mandat fut alors confié au président Alessandri (1932-1938), qui lui permit d’affermir le régime constitutionnel et de réaliser d’autres œuvres de progrès.

4. Évolution institutionnelle et forces politiques

1938 marque un tournant dans la vie politique du Chili; cette année, le candidat du Front populaire (créé en 1936), le radical Pedro Aguirre Cerda, l’emporte sur celui de la droite, l’ancien ministre des Finances d’Arturo Alessandri, Gustavo Ross. Les forces du centre occupent alors durablement la scène politique; elles forment, pendant les trente années qui vont suivre, les gouvernements et les majorités parlementaires qui sont à la base des deux phénomènes majeurs des années à venir: l’industrialisation (c’est pendant le gouvernement d’Aguirre Cerda que fut créée la Corporación de fomento de la producción, ou Corfo, organisme chargé de développer l’économie) et l’équilibre politique.

En 1942, à la mort d’Aguirre Cerda, le radical Juan A. Ríos gagne les élections face à Carlos Ibáñez, candidat des libéraux et des conservateurs. En 1946, Gabriel González Videla, radical, est désigné comme candidat présidentiel par une convention de gauche à laquelle s’est joint le Parti communiste; un an plus tard, ce dernier est chassé du gouvernement et, par le biais de la promulgation de la «loi de défense permanente de la démocratie», la «loi maudite», il est déclaré illégal. L’élection de Carlos Ibáñez en 1952 est le résultat d’un nouveau regroupement au centre (le Parti agraire-travailliste), qui aura plus tard l’appui conservateur, avant de rassembler, vers la fin de son mandat, une majorité de gauche qui approuve une importante réforme électorale et l’abrogation de la loi de défense de la démocratie.

En 1958, Jorge Alessandri (fils de l’ancien président) est élu de justesse devant le candidat du Front d’action populaire, Salvador Allende, et il peut compter, une fois de plus, sur l’appui des radicaux; il constitue le gouvernement où s’expriment le plus clairement les intérêts de la bourgeoisie monopoliste et financière. Son alliance de Front démocratique, résultat d’une élection complémentaire, est rompue, et les libéraux et les conservateurs appuient «sans condition» le candidat démocrate-chrétien, Eduardo Frei qui, en 1964, sera élu à la majorité absolue des suffrages devant Salvador Allende.

Le projet démocrate-chrétien, dont la plus grande cohésion sera obtenue au cours des deux premières années du gouvernement d’Eduardo Frei, tend fondamentalement à la constitution d’une bourgeoisie industrielle moderne, sur la base d’une homogénéisation de l’État et de son renforcement. Cette volonté étatique nécessite un rééquilibrage du système politique par son ouverture à la participation institutionnalisée des nouveaux secteurs sociaux qui avaient complètement transformé la structure du corps social au cours des années précédentes (paysans, sous-prolétaires des villes) et par le vote des femmes. Ce rééquilibrage impliquait une importante réduction du pouvoir de négociation de la classe ouvrière dans le système politique et le renforcement de l’influence des secteurs les plus modernes des couches moyennes.

Le projet démocrate-chrétien tenait à plusieurs conditions qui ont constitué autant d’initiatives du gouvernement Frei.

En premier lieu, il fallait parvenir à un important transfert vers l’industrie de l’excédent de ressources financières provenant de l’extraction minière (cuivre) et de l’agriculture. Cela nécessitait l’intervention de l’État; c’est ce que Frei tenta avec la «chilénisation» du cuivre et avec la politique de réforme agraire qui cherchait à éliminer les secteurs latifundiaires.

Il fallait ensuite augmenter considérablement les investissements par la nouvelle phase du développement industriel. Mais la bourgeoisie chilienne – même ses secteurs monopolistes – est trop faible pour le faire: c’est la clef de l’échec du projet Frei. L’investissement public (l’État assure à l’époque 75 p. 100 de l’investissement productif) devra compenser la carence de l’investissement privé, ce qui entraîne un fort endettement extérieur et l’ouverture aux investissements étrangers; ceux-ci sont, dans un premier temps, associés à l’État (entreprises mixtes); par la suite, ils s’entendront directement avec le capital privé national, frayant le chemin à la mainmise étrangère sur tous les secteurs de l’économie.

En troisième lieu, ce projet avait besoin d’un élargissement considérable du marché. Du point de vue du marché intérieur, c’est le but que poursuivaient la réforme agraire et l’ensemble des programmes sociaux (logement, promotion populaire, éducation, santé); du point de vue du marché extérieur, c’est l’objectif que visait le marché sous-régional créé par le pacte Andin.

Tout ce projet supposait l’existence d’importantes conditions politiques préalables. La principale était la possibilité d’exercer un contrôle effectif sur le mécanisme de décision étatique afin de rendre homogène son intervention sur les plans économique et social. Ainsi s’explique la décision inébranlable de Frei de constituer un gouvernement «unicolore», et ses appels plébiscitaires successifs. Le Parti démocrate-chrétien ne constitue pas d’alliance gouvernementale surtout parce que son projet et sa spécificité ne le lui permettent pas. La lutte entre les différents pouvoirs (exécutif-législatif) de l’État chilien empêche Frei de parvenir à l’homogénéité nécessaire à son action gouvernementale. Il tente alors de réduire les marges d’intervention, surtout en matière économique, des principales forces opposées à son projet. Les deux exemples les plus clairs sont sa tentative de restreindre la capacité de négociation de la classe ouvrière en limitant le droit de grève et en suscitant des formes parallèles d’organisation syndicale, et, par ailleurs, la proposition d’un ensemble de réformes constitutionnelles tendant à renforcer le caractère présidentiel du régime en enlevant au pouvoir législatif beaucoup de ses attributions en matière économique.

Jusqu’en 1966, la politique sociale du gouvernement démocrate-chrétien lui permet de jouir d’une forte popularité; en 1967, les rapports entre le Parti démocrate-chrétien (P.D.C.) et le gouvernement Frei traversent une crise; l’aile gauche contrôle le parti et adopte le plan «pour une voie non capitaliste du développement», mais son effort pour l’imposer au gouvernement échoue dans la seconde moitié du sextennat. Cette situation se prolonge jusqu’au début de 1968 lorsque Frei renverse la direction de gauche animée par Rafael A. Gumucio et reprend le contrôle de son parti. Pourtant, les conflits sociaux augmentent dans des proportions sans précédent: on passe de 723 grèves en 1965, avec 182 359 travailleurs, à 1 819 grèves en 1970 avec 656 170 travailleurs. Les occupations illégales de terres cultivables se multiplient ainsi que celles des entreprises et des terrains à bâtir; en 1969, les catholiques de gauche occupent la cathédrale de Santiago et, la même année, des militaires conduits par le général Viaux occupent une caserne. En novembre 1969, le Ve Congrès national de la Centrale unique des travailleurs du Chili (C.U.T.) se réunit avec pour mot d’ordre: «Unité des travailleurs pour des changements révolutionnaires».

C’est en 1953 que la C.U.T., la plus importante organisation nationale qu’ait connue le mouvement syndical chilien, avait été fondée. En 1972, sa direction nationale est élue au suffrage direct et les tendances liées aux partis communiste, socialiste et démocrate-chrétien recueillent, dans cet ordre, le plus grand nombre de voix. (La C.U.T. sera déclarée illégale en 1973, peu après le coup d’État du général Pinochet.)

Pendant ce temps, et après l’important recul de 1965, les forces de droite poursuivent leur réarmement; la fondation du Parti national en 1965 est davantage que la simple fusion entre libéraux et conservateurs: un discours nationaliste et autoritaire et une nouvelle élite de dirigeants tendent à remplacer les orientations et les dirigeants historiques de la droite républicaine. Pour sa part, le Parti radical est secoué par de profondes contradictions. Il éclatera, par la suite, en trois fractions: une aile gauche, qui garde le nom original et soutient Salvador Allende ; une aile droite, la Démocratie radicale et, plus tard, lors d’une troisième scission, le Parti de gauche radical qui, après avoir soutenu le gouvernement Allende, passera à l’opposition de droite.

Le 4 mai 1969, les membres d’une junte nationale du Parti démocrate-chrétien votent pour décider de la stratégie à adopter: soit l’alliance avec la gauche, soit une voie indépendante; cette dernière solution l’emporte par 233 voix contre 215; peu après, le P.D.C. fait de Radomiro Tomic son candidat à la présidence pour les élections de septembre 1970. Ce choix du P.D.C. provoque le départ de son aile gauche; celle-ci deviendra bientôt le Mouvement d’action populaire unitaire (M.A.P.U.), qui, avec les partis communiste, socialiste, radical, social-démocrate et l’Action populaire indépendante, va se concentrer autour du programme de l’Unité populaire et faire, au début de 1970, de Salvador Allende son candidat à la présidence. Celui-ci sera élu le 4 septembre 1970, devant le candidat de droite Jorge Alessandri; il sera président constitutionnel du Chili jusqu’au coup d’État du 11 septembre 1973, qui installe le régime de la junte militaire dirigée par le général Pinochet.

L’Église et l’État

Jusqu’aux années cinquante, l’Église pensait qu’il était naturel qu’un catholique appartînt au Parti conservateur (confessionnel catholique); séparée de l’État à partir de la Constitution de 1925, elle continua à jouer un important rôle de contrôle social, particulièrement dans les campagnes. Cependant, depuis l’époque de la «question sociale», au début du siècle, des tendances inspirées de la «doctrine sociale de l’Église», aux accents progressistes, avaient commencé à s’exprimer. Des cas isolés au début, notamment ceux des prêtres Vives et Hurtado, ont pourtant influencé la formation du noyau de jeunes qui est à l’origine de la Phalange, et plus tard du P.D.C.; le père Hurtado, fondateur du Hogar de Cristo (Foyer du Christ) et de la revue Mensaje , eut une influence décisive sur le mouvement syndical catholique pendant les années quarante.

Dans les années soixante, l’Église est aussi affectée par l’ébranlement de la société chilienne et, soutenue par les orientations de l’encyclique Mater et magistra et du IIe concile du Vatican, elle cherche une perspective pastorale populaire qui l’amènera, sous le gouvernement Frei, à une importante identité de vues avec le programme démocrate-chrétien, en particulier avec sa politique sociale.

En 1967, le conflit qui secoue les universités catholiques de Valparaíso et de Santiago et qui déclenche le mouvement de réforme universitaire dans tout le pays reflète la diversité de vues qui existe à l’intérieur de l’Église. Plus tard, la crise du Parti démocrate-chrétien et la formation du M.A.P.U. (1969) créent les conditions du surgissement d’une «gauche» dans l’Église (surtout au niveau de la base et d’un groupe de prêtres): elle apparaîtra à l’occasion de l’occupation de la cathédrale de Santiago, le 11 août 1969 – deux ans exactement après l’occupation du siège central de l’université catholique – avec pour slogan: «Pour une Église au côté du peuple en lutte», d’où sortira l’«Église jeune», antécédent direct du mouvement Chrétiens pour le socialisme (1971).

Pendant la présidence d’Allende, l’Église, sous la direction du cardinal Raúl Silva, observe en général une attitude de neutralité bienveillante, sauf en 1973, lors du projet gouvernemental de l’école nationale unifiée. Pendant le régime du général Pinochet, l’Église a créé le vicariat de la solidarité, destiné à assister juridiquement et matériellement les familles de prisonniers disparus et les secteurs sociaux les plus défavorisés; elle a soutenu également les activités des jeunes et des syndicats. Elle publie un hebdomadaire, Solidaridad , le plus important journal non officiel du pays.

Les forces armées

Jusqu’en 1973, c’était un lieu commun dans la culture politique chilienne que d’affirmer que, par définition et dans l’histoire, les forces armées étaient «professionnelles, respectueuses de la Constitution et de la loi»; pourtant, tout au long de l’histoire du Chili et jusqu’à la veille du coup d’État du 11 septembre 1973, maintes interventions militaires dans la vie politique peuvent être signalées. Depuis l’époque de Diego Portales, vainqueur de la guerre civile de 1829, l’armée a été présente lors des transformations politiques les plus importantes de ces cent soixante-dix années de vie indépendante. En effet, l’État de Portales et son apparence de régime civil n’avaient pas mis fin à l’anarchie des années précédentes par la seule force légale de la Constitution de 1833. La fin de l’anarchie ne vint qu’avec le démantèlement de toutes les forces militaires issues de la lutte pour l’indépendance. Ce qui fut obtenu essentiellement par une vigoureuse réduction des effectifs militaires, par l’élimination des chefs non soumis à Portales, et surtout par la création de la garde civile (milices portaliennes) comptant approximativement 25 000 hommes. Il est clair que, dans ces conditions, les possibilités de réussite d’une intervention militaire étaient limitées: le pouvoir militaire se soumit au pouvoir civil établi. Il y eut néanmoins des soulèvements militaires: celui qui coûta la vie à Portales en 1837 et les échecs révolutionnaires de 1851 et 1859.

Avec la guerre du Pacifique, en 1879, prend fin l’équilibre militaire fondé sur la prédominance des gardes civiles de Portales, et s’ouvre une phase de professionnalisation de l’armée de terre et de la marine, au sein desquelles s’expriment divers secteurs sociaux. Ainsi la guerre civile de 1891 va-t-elle signifier le triomphe de l’oligarchie qui a fondé son pouvoir sur la marine. Ainsi, en plein régime parlementaire, l’oligarchie redécouvre-t-elle les vertus civiques de l’époque de Portales, estimant nécessaire de limiter les possibilités d’intervention politique des forces armées sans pour autant en revenir au système des gardes civiles, qui pourrait signifier une baisse importante du potentiel de combat dans un moment de graves tensions frontalières avec l’Argentine. Enfin, la loi sur le service militaire obligatoire est promulguée le 5 septembre 1900.

L’appareil militaire ainsi constitué va traverser sans grand conflit toute la période répressive qui est liée à la «question sociale»; et c’est seulement en 1919, avec le complot (sans grand lendemain) de la «société de l’armée de régénération», que se manifeste le premier signe évident de malaise au sein de l’armée, dont le rôle sera décisif dans les quinze années qui vont suivre. Non seulement la période du pouvoir oligarchique a été ouverte en 1891 et close en 1925 par des interventions militaires, mais aussi le nouveau cadre constitutionnel (Constitution de 1925, Code du travail) est le résultat direct des interventions militaires de 1924 à 1925; et jusqu’en 1932 l’armée occupe le devant de la scène; à la chute d’Ibáñez en 1931, J. E. Montero, radical, est élu président, et bientôt renversé. Suivent une série de coups d’État au nombre desquels il faut compter la République socialiste des douze jours de juin 1932 (dirigée par Marmaduke Grove, commandant de la force aérienne, lié à Ibáñez et, plus tard, leader national du jeune Parti socialiste).

Ces faits convainquent la bourgeoisie chilienne de la fragilité du soutien militaire dont elle dispose; et, en même temps qu’elle rétablit un équilibre militaire fondé sur une reconstitution massive des gardes civiles (milices républicaines) dans le style de l’époque de Portales, elle prêche le retour aux vertus civiques. Celles-ci ne sont que l’apparence qui résulte des formes d’action que les forces armées adoptent en assumant leur nouveau rôle politique: ainsi la non-intervention militaire (fin de l’époque marquée par la conspiration) ne signifie-t-elle pas neutralité politique mais adoption de nouveaux comportements qui vont marquer les limites du processus général de démocratisation de la société chilienne.

L’historiographie chilienne contemporaine a beaucoup insisté sur le caractère professionnel et constitutionnel des forces armées chiliennes. Les événements liés au coup d’État militaire du 11 septembre 1973 obligent à nuancer considérablement ces analyses. On voit ainsi, d’une part, les différents putschs avortés à partir de 1938; celui du général Ariosto Herrera en 1939, celui de la «ligne droite» sous la présidence de l’ancien général Ibáñez (1952-1958), celui, en 1969, du général Viaux qui, l’année suivante, sera l’instigateur du complot qui coûtera la vie au général René Schneider, commandant en chef de l’armée. D’autre part, on constate les participations successives en tant que ministres – surtout de la Défense et de l’Intérieur – de généraux d’active qui ont eu des responsabilités directes dans la répression des manifestations populaires et des grèves générales (1947, 1956, 1961). Mais c’est dans l’équilibre même de ce qu’on a appelé l’État de compromis à partir des années trente qu’on doit trouver les racines de ces «enclaves autoritaires», qui constituaient une sorte d’«État de réserve», composé des forces armées, de la Contraloria (à la fois Conseil d’État et Cour des comptes) et du pouvoir judiciaire, et qui sont restées en marge du processus de démocratisation du système politique et de l’ensemble de la société.

La radicalisation des conflits sociaux et politiques qui intervient dès la fin des années soixante et qui va jusqu’à l’expérience de l’Unité populaire (1970-1973) touche aussi les forces armées, où un courant constitutionnaliste animé par le commandant en chef de l’armée de terre, Carlos Prats, soutient le gouvernement de Salvador Allende et fait face à la tendance autoritaire qui, après son échec du 29 juin 1973, l’emportera finalement en septembre de la même année et installera le régime du général Pinochet.

5. Les années inattendues: de Salvador Allende au général Pinochet

L’Unité populaire et le gouvernement de Salvador Allende

Le 22 janvier 1970, l’ensemble des partis regroupés auparavant dans le comité de coordination de l’Unité populaire proclamait que le sénateur socialiste Salvador Allende était son candidat unique à la présidence du Chili. Le 4 septembre suivant, il était élu président devant les candidats de la droite et de la Démocratie chrétienne, respectivement Jorge Alessandri et Radomiro Tomic; cependant, il n’avait pas obtenu la majorité absolue des suffrages, et ce fut au Congrès de décider entre les deux candidats ayant obtenu le plus grand nombre de voix. Après accord avec la Démocratie chrétienne, sur la base d’un statut de garanties constitutionnelles, Salvador Allende fut nommé président constitutionnel du Chili, poste qu’il allait finalement assumer le 4 novembre 1970. Le lendemain, dans son discours inaugural, il réaffirma les orientations qui, depuis l’adoption du programme de l’Unité populaire (décembre 1969), avaient présidé à son action: «Sans précédent dans le monde, le Chili vient de donner une preuve extraordinaire de son haut niveau de conscience et de développement politique, permettant à un mouvement anticapitaliste d’assumer le pouvoir par le libre exercice des droits civiques. Il les assume pour orienter le pays vers une nouvelle société, plus humaine, dans laquelle les buts ultimes sont la rationalisation de l’activité économique, la socialisation progressive des moyens de production et le dépassement de la division des classes [...]. Nous en finirons avec les monopoles qui livrent à quelques douzaines de familles le contrôle de l’économie. Nous en finirons avec les latifundia qui condamnent encore des milliers de paysans à la soumission, empêchant ainsi le pays de tirer de ses terres les aliments dont nous avons tant besoin. Une authentique réforme agraire rendra cela possible. Nous en terminerons avec le processus de dénationalisation, de plus en plus important, de nos industries et de nos sources de travail, qui nous soumet à l’exploitation étrangère. Nous allons restituer à notre peuple les grandes mines de cuivre, de charbon et de salpêtre.»

L’histoire allait démontrer que ces promesses seraient tenues. En vertu d’une loi de réforme agraire votée en 1967 sous la Démocratie chrétienne, 6 600 000 hectares furent expropriés entre 1970 et septembre 1973, au profit de plus de cent mille familles paysannes; en même temps, la création des conseils paysans, aux niveaux régional et national, ouvrait la voie à une très large participation paysanne à l’élaboration et à l’application des politiques agraires.

En 1971 et 1972, la production industrielle augmente de plus de 10 p. 100 chaque année, sur la base d’un fort soutien à la demande interne (redistribution des revenus) et d’un accroissement de l’intervention de l’État et de la participation sociale: un important secteur de propriété sociale est créé (industrie, finances, commerce extérieur), tandis qu’un considérable réseau d’organisation de masse est associé à la gestion directe de l’économie. Sous la présidence de Salvador Allende, une nouvelle loi de nationalisation complète du cuivre est votée à l’unanimité au Parlement, sur la base du principe de déduction des «rentabilités excessives» obtenues par les compagnies américaines pendant les décennies précédentes; cette nationalisation se fait pratiquement sans indemnisation pour ces dernières.

L’œuvre économico-sociale du gouvernement Allende est aujourd’hui universellement connue; reste à savoir pourquoi toute cette action de progrès et de démocratisation de la société chilienne a abouti au renversement de Salvador Allende, à sa mort, et à l’installation d’un régime, celui du général Pinochet, qui est son opposé. Il semble que la réponse doive être cherchée dans la propre politique de l’Unité populaire; car si le Sénat des États-Unis lui-même a signalé l’importance de l’intervention nord-américaine pour «déstabiliser» le gouvernement Allende, il faut aller au-delà de cette explication et trouver les éléments qui, sur le plan national interne, ont permis la réussite de l’agression extérieure.

Il faut donc porter un regard critique sur la démarche stratégique de l’Unité populaire. Il est clair que le pouvoir étatique, que l’Unité populaire devait se donner, devait naître des possibilités d’allier les positions conquises dans l’exécutif aux mouvements de masse qui constituaient son principal soutien. Cette articulation devait permettre au gouvernement à la fois un renforcement croissant de son autorité en matière économique et un traitement adéquat des conflits qui minèrent progressivement le système politique. Associer lutte de masse et action institutionnelle signifiait résoudre le problème des relations avec la Démocratie chrétienne et la juste application d’une politique militaire: l’Unité populaire n’a résolu aucun de ces deux problèmes correctement.

Le Parti démocrate-chrétien n’a jamais fait l’objet d’une politique de collaboration à long terme; les accords conjoncturels, les pourparlers successifs P.D.C. - U.P. ont ainsi été marqués par la fragilité de la confiance réciproque. Telle est la lacune politique fondamentale de l’U.P. dès sa constitution en 1969 et pendant tout le gouvernement Allende. En l’absence d’un projet historique commun, d’un nouveau consensus auquel U.P. et P.D.C. s’identifieraient, se donnant les moyens de résoudre les conflits dérivant de leur diversité, toute forme de collaboration apparaît comme une manœuvre opportuniste, comme une ruse tactique qui, derrière les apparences du dialogue, dissimule l’objectif véritable qui est d’éliminer l’allié d’aujourd’hui. Telle semble être la clef de l’échec de l’expérience de l’U.P.

L’autre face de cette insuffisance stratégique de large concertation politique résidait dans l’incapacité de l’Unité populaire à résoudre le problème de la force matérielle nécessaire, le problème des forces armées.

Le drame de l’U.P. est que l’acuité croissante de la crise politique exacerbe ses contradictions internes, dévoilant les insuffisances manifestes de sa stratégie. À partir de la crise d’octobre 1972, et surtout après les élections parlementaires du mois de mars suivant, qui rendent impossible tout renversement constitutionnel du gouvernement, une situation se crée dans laquelle paraît exclue toute possibilité de résoudre légalement le conflit; le système politique atteint rapidement sa limite de tolérance, son point de rupture. La solution – dans l’un ou l’autre sens de la polarisation extrême qui tend à s’établir – dépendra de deux facteurs: le consensus qui s’établirait autour de chaque pôle et la force disponible pour l’imposer. Du point de vue du gouvernement, cela signifiait combiner une politique large, dont le facteur déterminant était le dialogue avec le Parti démocrate-chrétien, avec une politique de force, de démantèlement effectif du dispositif insurrectionnel, qui serait axé sur l’appui des forces armées (sur la base des positions du général Prats) et le renforcement de l’autorité du gouvernement. Dans son Journal, publié après sa mort, le général Prats, qui fut assassiné à Buenos Aires le 30 septembre 1974, définissait ainsi la situation de l’époque: «La nécessité de rechercher le dialogue avec l’“opposition démocratique”, surtout le P.D.C., est passée au premier plan. La politique de dialogue conjuguée à l’exercice ferme de l’autorité présidentielle pourrait renforcer les positions constitutionnelles au sein des forces armées et éviter la répétition du putsch [il se réfère à la tentative de coup d’État du 29 juin 1973]...; une large coopération des forces civiles avec les forces armées et les carabiniers, en faveur de la Constitution et du gouvernement légitime, peut seule édifier une digue permettant de sauvegarder la paix et la sécurité intérieure, sans s’écarter du chemin de progrès emprunté par notre pays [...]. Cela exige un cabinet homogène, capable de briser la neutralisation politique qui paralyse l’U.P. de l’intérieur, et à travers lequel le gouvernement définirait une politique claire qui recherche un consensus national, appuyée par une ferme autorité. Sur la base du programme de l’U.P., un cabinet de ce type peut parvenir au dialogue et à l’accord avec la Démocratie chrétienne.»

L’aggravation de la crise politique, avec son blocage institutionnel croissant, et le durcissement des positions modifient rapidement les bases qui, dans un premier temps, ont rendu possible la «neutralisation» des forces armées. Le cabinet civilo-militaire d’octobre 1972 dirigé par le général Prats aurait pu être l’occasion où une alliance explicite entre le gouvernement et le haut commandement aurait permis le développement du courant constitutionnaliste à tous les niveaux des trois armes.

Il aurait fallu que s’établît un consensus national (anti-impérialiste, antimonopoliste, démocratique, c’est-à-dire non socialiste) au regard duquel les relations avec le Parti démocrate-chrétien eussent été un facteur clef. L’absence d’un tel accord a affaibli l’autorité du gouvernement, l’empêchant de réprimer durement l’opposition militaire croissante qui se développait parallèlement à l’unification politique, également croissante, des opposants au gouvernement, à son assise institutionnelle (Parlement, Cour suprême de justice, Contraloria) et à la mobilisation de sa base sociale. Pour cela, l’altération radicale de l’équilibre des tendances à l’intérieur de l’armée (élimination du général Prats et du courant constitutionnaliste du haut commandement) qui a permis un coup d’État de type institutionnel doit s’expliquer dans le contexte du succès croissant de la politique de l’opposition, qui lui a permis de légitimer le caractère insurrectionnel de son intervention décisive.

Le régime du général Pinochet

Depuis 1973, le Chili n’est plus cette société ouverte, de mobilité et de participation croissantes qu’il était depuis les années trente. Il n’est plus ce système politique souple, ce champ culturel riche et diversifié qui voyaient l’épanouissement progressif de la démocratie. Bien au contraire, le Chili est devenu une économie capitaliste, dont le pouvoir central veut réconcilier libéralisme économique et autoritarisme d’État, tous deux sans contrepoids, chacun nourrissant les excès de l’autre.

Le nouveau visage de la société chilienne est à la mesure des profondes mutations qui se sont produites dans l’économie et dans l’État. L’effondrement de la structure productive et son extrême ouverture vers l’extérieur ont entraîné une ostensible «tertiarisation» de la force de travail dans le pays. Ces phénomènes apparaissent en même temps que l’essor d’un secteur «informel» de l’économie ou «secteur urbain non structuré» (artisanat, petit commerce, activités de subsistance) et l’existence d’un chômage massif et structurel qui touche 15 p. 100 du total de la population active. Tout cela s’accompagne d’une brutale détérioration de la part des rémunérations du travail dans le revenu national.

On n’aurait pas pu faire payer au peuple l’énorme coût social de cette politique économique sans l’intervention constante d’un État «protégeant» le libre fonctionnement des lois du marché. À partir du putsch de septembre 1973, le général Pinochet et les forces armées entendent bien consolider de manière durable le nouveau pouvoir d’État.

Mais, après l’effondrement des institutions démocratiques en 1973, les forces armées ne subsistent pas seules. D’autres «enclaves autoritaires» – comme on les a appelées par la suite – émergent de l’ancien État: le pouvoir judiciaire et la Contraloria.

Pour le reste, avec la liquidation du système politique (fermeture du Parlement, interdiction des partis), l’État est insensible à toute demande sociale semblable à celles auxquelles il eut à répondre pendant les décennies précédentes. Une fois coupé le flux des demandes, il était nécessaire de démonter tout l’appareil administratif sur lequel il débouchait.

L’État nouveau

Une fois mis en place le pouvoir réel des nouvelles institutions, le régime ne fut pas pressé de leur donner une véritable assise juridique. Bien qu’elle n’ait été abrogée légalement qu’en mars 1981, avec l’entrée en vigueur de la nouvelle Constitution soumise au référendum de septembre 1980, l’ancienne Constitution de 1925 n’était plus appliquée depuis le jour même du coup d’État.

Pourtant, depuis octobre 1973, une commission ad hoc, désignée par le général Pinochet lui-même, avait reçu la mission de mettre au point une nouvelle constitution pour le Chili.

En septembre 1978, la commission rend public son avant-projet constitutionnel. Il est soumis par la suite à l’avis du Conseil d’État (organe consultatif auprès du président de la République, créé en 1976). Dès lors, un débat, parfois rude, s’instaure entre les partisans du régime: la polémique entre les «durs» et les «mous» éclate au grand jour. Ces divergences au sein même de la junte s’étaient déjà manifestées à l’occasion du premier référendum organisé par le général Pinochet le 4 janvier 1978. Celui-ci avait alors à répondre à une double pression: pression internationale d’abord, le gouvernement chilien venant d’être spectaculairement condamné aux Nations unies pour violation des droits de l’homme; pression interne aussi, concernant justement les modalités et les délais de l’institutionnalisation. Le général Leigh, de l’armée de l’air, et l’amiral Merimo – tous deux membres de la junte – expriment leur opposition à l’initiative du général Pinochet qui passe outre, mettant au passage à la retraite le contrôleur général de la République (le responsable de la Contraloria), qui avait proclamé la «non-conformité au droit» du référendum. Celui-ci a finalement lieu, les Chiliens étant appelés à dire oui ou non à la proposition suivante: «Face à l’agression internationale lancée contre le gouvernement de notre patrie, j’appuie le général Pinochet dans sa défense de la dignité du Chili et je réaffirme la légitimité du gouvernement de la République pour diriger souverainement le processus d’institutionnalisation du pays.» Le gouvernement affirme que seulement 20,4 p. 100 des votants ont répondu « non» à la question posée.

La principale conséquence du référendum, c’est le renforcement du pouvoir personnel du général Pinochet; l’opposition du général Leigh va en augmentant jusqu’à ce qu’il soit démis de toutes ses fonctions au sein de la junte et de l’armée de l’air, le 24 juillet 1978. Huit généraux d’aviation sont en même temps mis à la retraite anticipée et dix autres démissionnent volontairement. La querelle entre «durs» et «mous» ne prend pas fin pour autant. Elle se poursuit jusqu’au nouveau référendum de septembre 1980, destiné à approuver le projet de nouvelle constitution que le Conseil d’État soumet finalement au général Pinochet. La nouvelle Constitution – et surtout ses dispositions transitoires valables jusqu’en 1990 – entre en application le 11 mars 1981; ce jour-là, le général Pinochet, désigné comme président du Chili à l’occasion du même référendum, s’installe pour la première fois dans le palais présidentiel de la Moneda (détruit lors du coup d’État de septembre 1973 et entièrement restauré depuis).

6. D’un référendum à l’autre (1980-1988): vers l’ouverture politique

La Constitution de 1980 assurait au général Pinochet un mandat présidentiel de neuf ans. À son terme (fin de 1988), il était prévu que les citoyens se prononcent par référendum sur le candidat choisi – en l’occurrence le même Augusto Pinochet – par les commandants en chef des trois armes, et par le général en chef du corps des carabiniers. En outre, la loi fondamentale prévoyait une possibilité de réélection, ouvrant à l’actuel chef de l’État la possibilité de gouverner jusqu’en 1997. Dans l’esprit des inspirateurs militaires de la Constitution, il s’agissait là d’une simple formalité.

Les résultats du plébiscite du 5 octobre 1988 n’ont pas permis le déroulement intégral de ce scénario.

Dans un premier temps pourtant, l’approbation de la Constitution de 1980 plongea l’opposition dans un état de prostration. Fort d’outils légaux pour étouffer toute dissidence, le régime pouvait déclarer inconstitutionnels les partis politiques «illégaux» de 1980, imposer des peines de relégation, d’exil, d’emprisonnement, et – comme ce fut le cas en 1987 – élargir les compétences des tribunaux militaires aux affaires civiles à caractère politique.

La vague des «protestas»

Alors que le régime militaire s’efforçait de fonder un nouvel ordre dans le pays, l’organisation d’une première protesta (journée de protestation), le 11 mai 1983, inaugurait en fait plusieurs mois d’intense contestation.

Au mot d’ordre initial de mobilisation, lancé par la Confédération des travailleurs du cuivre, avaient répondu plusieurs organisations sociales et syndicales, ainsi que des milliers de jeunes. Dix jours plus tard était créé le Commandement national des travailleurs, qui proclamait d’emblée son objectif: «l’établissement de la démocratie, et notamment le libre exercice des droits syndicaux». Les protestas, dès lors, se succédèrent. La troisième (le 12 juillet 1983), convoquée, outre les syndicats, par les partis politiques regroupés dans le Manifeste démocratique et le Proden (Projet démocratique national), donna le signal de la répression: arrestation en particulier de l’ex-ministre des Relations extérieures, le démocrate-chrétien Gabriel Valdés, et d’un autre dirigeant de la Démocratie chrétienne (D.C.), le sénateur Jorge Lavandero. Ces mesures d’intimidation réduisirent la participation de la classe moyenne aux protestas.

Le regain de mobilisation sociale relança la vie politique. L’Alliance démocratique (A.D.), fondée le 6 août 1983, rassemblait la D.C., les partis radical et social-démocrate, la droite démocratique républicaine, et l’un des partis socialistes de tendance modérée dirigé par Carlos Briones, ancien ministre de l’Intérieur de Salvador Allende. L’Alliance démocratique, tout en s’affirmant prête au dialogue, exigeait la démission du général Pinochet.

À la veille de la quatrième protesta, le 10 août 1983, Sergio Onofre Jarpa fut intronisé ministre de l’Intérieur. Le président du Parti national (droite), qui, hier, avait mené la vie dure au gouvernement d’unité populaire, se proposait de faire baisser la tension politique dans le pays. Mais, en réalité, la politique répressive s’intensifia: 18 000 soldats firent obstacle à la protesta du 11 août.

Préoccupée par la montée de la violence, l’Église, par l’intermédiaire d’entretiens secrets menés par Mgr Francisco Fresno, archevêque de Santiago, jeta les bases d’un dialogue entre le gouvernement et l’opposition. C’est ainsi que, le 25 août, le ministre de l’Intérieur rencontrait les leaders de l’A.D. au domicile de l’archevêque.

Le gouvernement utilisa avec habileté cette amorce de concertation politique pour calmer le jeu social. Mais, à la fin du mois de septembre, le Mouvement démocratique populaire (M.D.P.) formé du Parti communiste (P.C.), du Mouvement de la gauche révolutionnaire (M.I.R.) et du Parti socialiste de Clodomiro Almeyda reprenait à son compte l’organisation des protestas. Cette radicalisation de la contestation fournit prétexte au gouvernement pour repousser les exigences de l’Alliance démocratique, notamment l’organisation d’un référendum ratifiant la création d’une Assemblée constituante. Le pouvoir marqua aussi des points dans la rue: la mobilisation lors de la septième protesta du 27 octobre, bien que ponctuée de nombreuses violences dans les bidonvilles, diminua d’un cran.

La pomme de discorde de la lutte armée

Parallèlement, les tentatives de rapprochement entre le M.D.P. et l’A.D. butèrent bientôt sur une divergence fondamentale. Le M.D.P. (étroitement lié au Parti communiste) soutenait en effet que «toutes les formes de lutte» contre le régime étaient légitimes, y compris la lutte armée, thèse que repoussait l’A.D. L’apparition, en décembre 1983, d’une organisation combattante, le Front patriotique Manuel Rodríguez (F.P.M.R.), étroitement liée au P.C., élargit rapidement le fossé entre les deux formations d’opposition.

Cependant, la vague des protestas se poursuivait, chacune d’elles se soldant par son cortège de victimes. Ainsi, le prêtre français André Jarlan mourut sous les balles d’un policier alors qu’il lisait la Bible dans sa maison du bidonville de La Victoria. Des pressions s’exercèrent sur le gouvernement pour qu’il modifie son attitude. Les États-Unis, à compter de septembre 1984, critiquèrent la polarisation croissante de la situation politique qui retardait la transition vers la démocratie. Ces préoccupations ne rencontrèrent qu’un faible écho parmi les dirigeants. Le commandant en chef de l’armée de l’air, le général Fernando Matthei, signala bien, le 23 septembre 1984, «la nécessité d’un consensus minimum». Mais ses propositions de réformes furent vite enterrées.

Augusto Pinochet, conforté dans son prestige par la signature, un mois plus tôt, à la suite de la médiation du pape, d’un traité de paix avec l’Argentine réglant un litige frontalier, n’hésita pas à donner le coup de grâce à l’ouverture en décrétant, le 6 novembre 1984, l’état de siège. En conséquence, le responsable du vicariat de la solidarité fut expulsé, six revues de l’opposition furent suspendues, plus de quatre cents opposants furent relégués dans des zones éloignées de la capitale.

La répression atteignit bientôt de nouveaux sommets. Trois militants communistes furent retrouvés égorgés. Parmi eux, le leader des enseignants, Manuel Guerrero, et un membre du vicariat de la solidarité, José Manuel Parada. Le gouvernement se décida à lever l’état de siège en juin 1985.

La signature de l’Accord national

En juillet 1985, Mgr Fresno, promu cardinal par le Vatican, regagne Santiago avec la volonté de débloquer la situation politique. Il noue des contacts avec les partis d’opposition et explore les possibilités d’un accord incluant l’Union nationale dirigée par Andrés Allamand, proche du gouvernement.

Un acte de bravoure du pouvoir judiciaire vint quelque peu perturber ces tractations. Le juge José Cánovas, chargé de l’enquête sur le triple assassinat des militants communistes, inculpa deux carabiniers qu’il fit incarcérer, et en plaça quatorze autres en résidence surveillée. Le 2 août 1985, le chef des carabiniers, Cesar Mendoza, membre de la junte militaire, fut contraint de donner sa démission. Le gouvernement laissa passer l’orage et, en mars 1986, la Cour suprême remit en liberté le dernier des accusés encore détenu dans cette sanglante affaire.

À la fin d’août 1985, l’Accord national pour la transition vers la démocratie voyait le jour, sous les auspices de Mgr Fresno. Cet Accord réclamait l’élection «au suffrage populaire» d’une Assemblée constituante, l’élection directe du président de la République, le libre fonctionnement des partis. Il demandait également la «non-exclusion idéologique», visant ainsi l’article 8 de la Constitution qui avait déclaré inconstitutionnels les partis de gauche. L’Accord, qui prévoyait «le droit de propriété», exigeait en outre des «mesures immédiates» telles que la suppression de l’état d’exception, la pleine restauration des libertés publiques, la fin de l’exil, l’établissement de nouvelles listes électorales...

La conclusion de l’Accord bénéficia d’un important soutien international, dont celui (en avril 1985) du nouvel ambassadeur nord-américain Harry Barnes. Il provoqua aussi des remous au sein du régime: le corps des carabiniers, la marine et l’armée de l’air se mirent à étudier attentivement le document.

1986: l’année décisive?

L’année 1986, qualifiée de «décisive» par le M.D.P., fut marquée par de nouvelles protestas. Plus de trois cents d’entre elles étaient représentées dans l’Assemblée de la société civile qui fut créée à la fin du mois d’avril 1986. Ce nouveau rassemblement, envisageant même la grève générale, joua le rôle d’aiguillon pour les partis politiques. Il se faisait l’écho de la base, en insistant pour que les dirigeants de l’opposition «se mettent d’accord, afin de trouver une issue aux problèmes du pays». La protesta des 2 et 3 juillet 1986 se déroula dans un climat d’extrême tension. Dix-sept dirigeants de l’Assemblée civile furent emprisonnés. Et, surtout, deux jeunes manifestants sévèrement matraqués par une patrouille militaire furent aspergés d’essence et transformés en torches vivantes.

Un coup de théâtre transforma, dans le courant du mois d’août, le climat politique. Le gouvernement découvrit de nombreuses caches d’armes du F.P.M.R. près du port de La Serena, dans le nord du pays. Cet arsenal avait été débarqué de navires étrangers. La révélation de l’existence d’une force militaire de gauche proche du P.C. alarma tout autant les forces modérées d’opposition que les milieux dirigeants. Gravement atteint par cette découverte (7 sept. 1986), le F.P.M.R. chercha à frapper le régime à la tête en organisant une embuscade sur le passage du cortège présidentiel. Plusieurs membres de l’escorte périrent dans l’attentat, mais la «cible» visée, le général-président, ne déplora qu’une légère blessure à la main.

Les représailles officielles ne tardèrent pas. Dans la nuit du 7 septembre, l’état de siège était rétabli et quatre militants de gauche étaient assassinés. Au terme de l’«année décisive», le régime paraissait conforté.

Dès lors, 1987 s’ouvrit dans un climat de découragement pour les adversaires d’Augusto Pinochet.

De son côté, l’Église attachait beaucoup d’importance à la visite du souverain pontife, Jean-Paul II, au début d’avril. Ce voyage, émaillé de nombreux incidents, ne modifia pas la situation dans le pays. Pas plus que le message papal de «réconciliation» n’infléchit la pratique gouvernementale.

L’itinéraire constitutionnel

Profitant de l’abattement de l’opposition, le gouvernement mit en œuvre son itinéraire constitutionnel. Il lança ainsi sa campagne pour que le régime perdure au-delà de 1989. Dans le même temps, il fit rouvrir les listes électorales et engagea le processus de légalisation des partis politiques (nécessité de présenter 33 000 signatures de militants par formation).

À la recherche d’un nouveau souffle, l’opposition – à l’exception du P.C. et du M.I.R. – entérina le schéma légal élaboré par le pouvoir en vue de participer au référendum. En mai 1987, la majorité des partis appela les citoyens à s’inscrire sur les registres électoraux. La Démocratie chrétienne, qui avait élu en août 1987 un nouveau comité directeur et porté à sa présidence Patricio Aylwin, réaffirma ses orientations et relança une nouvelle fois la concertation au sein de l’opposition.

En faisant appel, en juillet 1987, à Sergio Fernández pour réoccuper la charge de ministre de l’Intérieur, le général Pinochet tablait visiblement sur un homme d’expérience pour l’aider à gagner le référendum. Au début de février 1988, quinze partis d’opposition (ne comprenant ni le P.C. ni le M.I.R.) souscrivirent une plate-forme politique commune et appelèrent à voter «non» lors du prochain référendum.

Selon cette coordination de l’opposition, appelée Concertation démocratique, l’échec gouvernemental au plébiscite devait amorcer une réelle transition vers un régime démocratique, grâce notamment à des changements constitutionnels et à la réalisation «dans les plus brefs délais» d’élections présidentielle et parlementaire de caractère pluraliste.

Ainsi, le plébiscite, conçu à l’origine par les auteurs de la Constitution de 1980 comme une simple formalité dans le processus d’«institutionnalisation» (consolidation) du régime militaire, a pris durant l’année 1988 la forme d’un affrontement aux résultats aléatoires pour le gouvernement.

Pinochet candidat

Au début du mois d’août, l’Église catholique chilienne, au travers de la Conférence épiscopale, tenta une nouvelle médiation entre le gouvernement et l’opposition, en leur lançant un appel en faveur d’un «candidat de consensus» pour le plébiscite. En vain. Le 30 août, le général Pinochet fut officiellement proclamé candidat unique au référendum du 5 octobre par la junte de gouvernement. Et cela malgré diverses résistances: peu de temps auparavant, le commandant de la marine, l’amiral Merino, et celui de l’aviation, le général Matthei, évoquaient encore la possibilité de désigner un candidat civil...

Au début de septembre 1988, sur un total avoisinant les 8 millions d’électeurs potentiels, près de 7,5 millions s’étaient inscrits sur les registres électoraux. Un record historique. En effet, le nombre d’inscrits s’établissait à 92 p. 100 du corps électoral contre 81 p. 100 en 1973.

Par ailleurs, le Parti démocrate-chrétien (P.D.C.), dirigé par Patricio Aylwin, et le Parti pour la démocratie (P.P.D.), présidé par le socialiste Ricardo Lagos, récemment légalisés, pouvaient nommer des représentants dans tous les bureaux de vote. Un système parallèle de comptabilisation des voix était également mis en place par l’opposition. Deux mesures destinées à faire obstacle aux tentations de fraude électorale.

Souhaitant que la communauté internationale accorde crédit au plébiscite et désirant rassurer ses alliés de la droite modérée (le mouvement de Rénovation nationale comme le Parti national avaient connu des scissions dans les mois précédents), Pinochet réalisa, au début de septembre, une ouverture politique réclamée avec insistance par l’opposition. Pour la première fois depuis 1973, les mesures de l’état d’urgence furent levées; les exilés furent autorisés à rentrer au pays, et des personnalités hostiles au régime purent s’exprimer – de manière limitée – à la télévision. Bien que brefs – quinze minutes chaque soir –, les messages télévisés des partisans du «non» devinrent rapidement un élément clé de la campagne. Tandis que le gouvernement tentait l’amalgame entre le «non», des images de violence et la période de l’Unité populaire (de Salvador Allende), l’opposition privilégia de son côté les thèmes des droits de l’homme, de la renaissance du pays et de la joie de vivre symbolisée par un arc-en-ciel.

Le désaveu de Pinochet

Jusqu’à la dernière minute, un coup de force de Pinochet remettant en cause le plébiscite fut redouté: ainsi, le 3 octobre, un porte-parole du Département d’État nord-américain déclara à la presse posséder des informations sur des plans du gouvernement chilien tendant à «la suppression du plébiscite ou à l’annulation de ses résultats». Mais, finalement, la consultation se déroula dans le calme le 5 octobre, en présence de centaines d’observateurs internationaux. Après quelques hésitations pour rendre publics les premiers résultats, le gouvernement – sous la pression des estimations rapidement transmises par les opposants – admit sa défaite à l’aube du 6 octobre. Résultats officiels: 56 p. 100 pour le «non» contre 44 p. 100 en faveur du «oui», sur un total de 7 251 943 suffrages exprimés (tableau). Ce plébiscite a permis d’enregistrer la plus forte participation dans l’histoire politico-électorale chilienne, puisque 90 p. 100 des plus de dix-huit ans se sont rendus aux urnes.

7. La transition réussie (1989-1991): le gouvernement du président Aylwin

La victoire de l’opposition lors du plébiscite d’octobre 1988 conforta celle-ci dans la stratégie qu’elle avait choisie.

Au début de 1989, le mouvement en faveur du «non» se transforma en Concertation des partis pour la démocratie. Très rapidement, celle-ci allait faire de Patricio Aylwin son candidat à l’élection présidentielle du 14 décembre 1989.

La Concertation élabora un programme de gouvernement et un pacte électoral devant garantir, aux dix-sept partis qui la composaient, une représentation parlementaire équitable aux élections des députés et des sénateurs prévues pour ce même 14 décembre. Mais, au préalable, la Concertation dut souscrire à un autre pacte: le pacte institutionnel, par lequel gouvernement et opposition décidèrent de réformes à apporter à la Constitution de 1980 qui, sans satisfaire entièrement aucune des deux parties, permit à l’opposition de légitimer sa reconnaissance de fait de ladite Constitution. De leur côté, les forces armées obtenaient la reconnaissance, par l’opposition, du mouvement constitutionnel qu’elles avaient elles-mêmes dessiné. Cet accord sur les réformes constitutionnelles fut approuvé par le plébiscite de juillet 1989.

Certains observateurs ont signalé l’existence d’un autre pacte qui aurait rendu possible la transition: le pacte pour le développement national, garantissant la continuité des choix économiques en vue d’assurer la croissance dans le cadre d’une économie de marché, largement ouverte sur l’extérieur, respectueuse de la propriété privée tout en étant animée de préoccupations sociales. Ce fut l’un des piliers du consensus entre gouvernement, opposition, chefs d’entreprise et travailleurs, avant mais surtout après le triomphe de Patricio Aylwin sur son principal rival, Hernán Buchi, à l’élection du 14 décembre 1989. Les résultats des élections parlementaires donnèrent aussi la majorité aux partis de la Concertation, mais une majorité qui ne lui permettait pas de prendre des décisions sans l’accord d’autres partis.

La prédominance des forces démocrates-chrétiennes et socialistes, à l’issue du scrutin, se traduit dans la désignation des ministres du nouveau gouvernement qui prend ses fonctions le 14 mars 1990. Ce dernier axera sa politique sur la volonté de réussir la transition grâce à des accords passés avec tous les courants politiques et sociaux.

Il se fixe cinq objectifs:

– compléter la réforme démocratique du système politique et de la société, c’est-à-dire: élection démocratique des maires et des conseillers municipaux; élimination du système consistant à désigner les sénateurs (8 selon la Constitution); strict maintien de l’armée dans ses fonctions propres et subordination de celle-ci au pouvoir civil;

– vérité, justice et réconciliation dans l’afflux des violations des droits de l’homme commises durant la dictature passée;

– croissance et internationalisation de l’économie;

– intégration sociale, car, malgré sa modernisation, l’économie chilienne n’a pas été capable de réduire les écarts sociaux; on y recense, en 1990, 5 millions de pauvres (sur 13 millions d’habitants); cette pauvreté constitue la «dette sociale», que le gouvernement s’engage à payer avec autant de rigueur que la dette extérieure;

– réinsertion du pays sur la scène internationale, grâce au dynamisme des échanges économiques externes et à une diplomatie active qui mette un terme à l’isolement du Chili.

Une politique de consensus national

Le consensus national

Près de vingt ans après le renversement du gouvernement de Salvador Allende, la métaphore de la «récupération» démocratique ou du «retour» à la démocratie n’occulte pas le caractère absolument nouveau du paysage économique, politique et social d’un pays qui a vécu une mutation historique radicale. L’idée de transition est aux antipodes de toute image de restauration. Les funérailles officielles de l’ancien président Salvador Allende, célébrées à Santiago le 4 septembre 1990, ont symbolisé le désir de réparer les violences exercées contre la vie et les droits de milliers de Chiliens.

Les résultats électoraux et les enquêtes postérieures révèlent, avant tout, un besoin de stabilité et de sécurité. C’est à ce désir de tolérance et de modération que répond la culture politique du consensus qui régit le comportement des principaux acteurs de la vie nationale. Le succès électoral du président Aylwin et sa grande popularité sont dus au fait qu’il est l’homme qui incarne le mieux cette aspiration nationale.

Cet état d’esprit explique aussi l’isolement croissant du général Pinochet et son maintien difficile sur la scène politique.

L’installation du nouveau Congrès (chambre des députés et sénateurs), en mars 1990, a constitué le premier signe de la recherche d’accords entre la coalition de gouvernement et les forces d’opposition. La présidence de chacune des deux chambres est revenue respectivement à un démocrate-chrétien et à un socialiste, tandis que leur vice-présidence était attribuée dans les deux cas à un membre de l’U.D.I. (Union démocratique indépendante), la force de droite probablement la plus proche de l’ancien régime militaire.

L’adoption des premières lois présentées par le gouvernement est intervenue sur la base de négociations avec les deux principales forces de droite, U.D.I. et Rénovation nationale. L’importante loi de réforme fiscale a été approuvée moyennant un accord avec Rénovation nationale. L’accord-cadre signé entre le gouvernement, la Confédération de la production et du commerce (patronat) et la C.U.T. a permis d’élaborer, entre les principaux partenaires sociaux, à la fois une doctrine et des pratiques de collaboration, qu’il s’agisse de la réforme des lois du travail ou des conflits au sein de l’entreprise.

Du point de vue politique, le gouvernement a eu à affronter deux questions difficiles: les violations des droits de l’homme, commises durant le régime passé, et les relations du gouvernement avec les forces armées, en particulier avec l’armée de terre et son commandant en chef, Augusto Pinochet.

En avril 1990, le gouvernement créa la Commission nationale pour la vérité et la réconciliation, chargée d’enquêter sur les violations des droits de l’homme commises depuis septembre 1973. La commission remit son rapport en février 1991. Malgré la discrétion avec laquelle elle mena ses recherches, la découverte de fosses remplies de cadavres de détenus-disparus et la multiplication de graves dénonciations provoquèrent l’ouverture d’un débat national sur les responsabilités engagées. On confia à la justice le soin de châtier les coupables. S’appuyant sur un large consensus national, le gouvernement s’engagea à assurer la réparation morale et matérielle des dommages causés aux victimes de la répression exercée par l’État. À cet effet, un projet de loi fut soumis au Parlement.

Le processus de subordination des forces armées au pouvoir civil s’est déroulé normalement, en dépit de tiraillements, plus particulièrement avec le général Pinochet, et le gouvernement, s’appuyant sur les dispositions constitutionnelles en vigueur, a pu faire prévaloir ses critères.

Établir la vérité, offrir une réparation aux victimes des atteintes aux droits de l’homme: tel était le principal problème à résoudre en vue de normaliser les relations civico-militaires. Cependant, d’autres activités délictueuses – affaires financières troubles et exportations d’armes, auxquelles étaient liés des officiers de l’armée – ont créé des situations extrêmement tendues.

Ce sont la violence et l’insécurité urbaines qui ont été, au cours des années 1990 et 1991, au centre des préoccupations. L’assassinat du sénateur Jaime Guzmán, le 2 avril 1991, et la séquestration prolongée de Christian Edwards, fils du propriétaire du journal El Mercurio , illustrent ce climat de violence et d’insécurité. D’autres délits spectaculaires, tels que des attaques de banques et des prises d’otages, témoignent d’une délinquance aussi étendue que sophistiquée. Le forte augmentation du trafic de drogue ainsi que des opérations financières qui y sont liées sont la toile de fond des problèmes que l’opinion publique juge les plus préoccupants. Il a fallu moderniser l’appareil de sécurité dont dispose l’État, élargir et assouplir l’administration de la justice et éduquer les citoyens, les entreprises et les institutions afin d’adopter des mesures préventives.

Comment moderniser et démocratiser les institutions? Tel a été, durant l’année 1991, le cœur du débat parlementaire autour des réformes à apporter à la loi organique municipale, laquelle permettra l’élection au suffrage universel des maires et des conseillers, à la mi-1992. Des négociations laborieuses ont eu lieu entre tous les partis politiques disposant d’une représentation parlementaire. Elles ont l’approbation à l’unanimité d’une bonne partie de la nouvelle législation.

Le débat tumultueux sur la loi municipale a relégué au second plan deux autres réformes décisives pour l’avenir des institutions démocratiques concernant le fonctionnement de la justice et le système majoritaire à deux tours.

Le poids de la «dette sociale»

Une fois consolidée la transition, le pays s’engage dans une nouvelle culture politique qui laisse de côté les positions «maximalistes» du passé. Une attitude pragmatique caractérise non seulement les relations entre gouvernement et opposition, mais le comportement de toutes les forces présentes dans le système politique. La négociation permanente d’accords a même suscité des critiques faisant état d’un fossé qui se creuserait entre la classe politique et l’ensemble des citoyens et qui traduirait le faible enracinement de la culture politique du consensus. Ces critiques se fondent sur l’effervescence sociale qui s’est manifestée pendant l’année 1991.

Le gouvernement a dû affronter les revendications et les conflits en sachant que ceux-ci correspondent à la «dette sociale» accumulée pendant le régime antérieur, mais, en même temps, qu’il ne faut en rien compromettre les équilibres macroéconomiques garants de la stabilité. «Croissance économique avec équité», telle a été la devise à laquelle le gouvernement a tenté de sensibiliser les acteurs sociaux ainsi que l’opposition, dans le règlement des conflits. À propos de ces derniers, les secteurs qui se trouvaient affectés, de même que la gauche – incluant des personnalités de partis membres de la coalition au pouvoir – ont parlé de «retranchement» (encapsulamiento ) du gouvernement.

L’émergence de ce climat revendicatif a renforcé la crainte que n’apparaissent des formes de néo-populisme cherchant à se faire une place sur la scène politique au sein d’un système dont le fonctionnement consensuel fait obstacle à l’arrivée de nouveaux venus.

Au début de 1992, tant les démarches du gouvernement que celles de l’opposition ont été influencées par l’approche des élections municipales de juin 1992, avec, pour horizon, les législatives et la présidentielle de décembre 1993. La Concertation des partis pour la démocratie, coalition au pouvoir, entend parcourir unie cet itinéraire électoral et faire d’un homme sorti de ses rangs le successeur de Patricio Aylwin. Dès lors, c’est Eduardo Frei, fils de l’ancien président du Chili et président actuel du Parti démocrate-chrétien, qui paraît le mieux placé face au ministre de l’Éducation en poste, le leader socialiste Ricardo Lagos.

De leur côté, les principales forces de droite manifestent publiquement leurs divergences, ce qui les empêche d’affronter avec succès la coalition gouvernementale.

Une nouvelle culture politique sur une scène renouvelée

Sur le terrain de la diplomatie, et parallèlement à la crédibilité internationale acquise par le Chili en matière économique, la politique extérieure a réussi à placer de nouveau le pays sur la scène internationale, qu’il s’agisse de relations bilatérales ou multilatérales. Il est vrai que le Chili démocratique a bénéficié d’un capital de sympathie et de solidarité manifeste dès le premier jour de l’entrée en fonction du nouveau gouvernement, lorsque accoururent à Santiago près de deux douzaines de présidents et de chefs de gouvernement.

Pendant les premiers mois de son mandat, le président Aylwin a visité les principaux pays d’Amérique latine et les États-Unis, et il s’est rendu devant l’Assemblée générale de l’Organisation des nations unies. Le Chili a souhaité que ses liens avec l’Amérique latine facilitent la création d’un espace économique où circuleraient, le plus librement possible, les investissements et les marchandises, dans le cadre de l’Initiative pour les Amériques proposée par le président Bush. Un important accord de coopération bilatérale a été signé avec les États-Unis, qui a eu pour résultat la mise sur pied d’un «Conseil bilatéral de commerce et d’investissements». Le retour du Chili dans l’arène diplomatique va de pair avec des initiatives économiques (domaines public et privé) destinées à renforcer le dynamisme grandissant du secteur externe de l’économie. Certes, l’accent est porté sur les relations à l’intérieur de l’hémisphère américain, mais cela se conjugue avec la volonté de consolider les liens que le pays maintient avec la Communauté économique européenne (C.E.E.), le Japon et l’aire du Pacifique. On assiste, en même temps, à l’établissement de relations diplomatiques et économiques avec la Communauté des États indépendants (C.E.I.) et l’Europe de l’Est.

Après les turbulences des décennies 1970 et 1980, la manière pacifique et démocratique dont le pays a résolu sa longue crise politique en 1990 et 1991 a rendu confiance aux acteurs sociaux et aux forces politiques. Le consensus ainsi obtenu implique d’une certaine manière une nouvelle perception du pays.

La classe politique a bien joué, en ce sens qu’elle a réduit son propre rôle, l’économie. Ce sont la société et les acteurs sociaux qui forgent la nouvelle identité du pays. Le temps n’est plus où l’historien Mario Góngora pouvait soutenir la thèse selon laquelle, au Chili, «l’État est la matrice de la nationalité: la nation n’existerait pas sans l’État qui l’a modelée au long des XIXe et XXe siècles». Le pays change. Un paysage nouveau se dessine, mais sans révéler ses contours avec clarté.

8. Les enjeux économiques

Peu de pays auront eu l’équivoque privilège d’expérimenter en si peu d’années autant de politiques économiques que le Chili depuis le début des années soixante.

Jorge Alessandri (1958-1964), dont la présidence fut appelée «le gouvernement des P.-D.G.», ne toucha pas aux institutions politiques. Il eut pour objectif d’approfondir le développement capitaliste du pays en ouvrant aux investissements étrangers les secteurs industriel et financier. Cette ouverture fut facilitée par la privatisation du secteur public de l’économie, qui était né à la fin des années trente grâce à l’action de la Corfo. Cette politique accentua la concentration et la centralisation de l’économie chilienne sans pour autant créer les conditions d’un investissement massif soutenant le décollage économique du pays. Bien au contraire, la crise sociale s’aggravait dangereusement.

Le gouvernement démocrate-chrétien d’Eduardo Frei vint à temps pour essayer une nouvelle politique. Il s’agissait de moderniser et de démocratiser le développement capitaliste grâce à une pression populaire et étatique sur le patronat, qui serait ainsi contraint à l’efficacité. Le sous-développement comme simple retard et non comme déformation structurelle profitant aux secteurs les plus favorisés inspirait ces conceptions. Or la rationalité économique qu’on attendait des chefs d’entreprise a fait défaut. La chute brutale de l’investissement privé en témoigne. En revanche, le soutien apporté aux demandes et à la participation de nouvelles couches populaires allait dans le sens d’une plus grande démocratisation de la vie politique et d’une plus grande justice en matière économique et sociale.

La démocratie chrétienne ne parvint pas à échapper aux contradictions de sa propre politique. Elle n’a jamais gagné l’appui des chefs d’entreprise industrielle (sans parler de l’oligarchie foncière atteinte par les débuts du processus de réforme agraire), pas plus que celui des secteurs les plus dynamiques du mouvement populaire. Le développement même de la crise nécessitait, au début de 1970, la recherche de solutions plus radicales. Celles-ci prendront forme dans les programmes des deux principaux candidats à l’élection présidentielle de septembre 1970.

La politique économique de l’Unité populaire

Quand le président Salvador Allende assume la présidence du Chili le 4 novembre 1970, il doit faire face à une situation économique particulièrement délicate. Celle-ci s’est lourdement aggravée depuis le jour de son élection – deux mois auparavant – à cause des agissements des forces sociales opposées à son programme: retrait massif des fonds déposés dans les banques et dans l’ensemble du système financier; flamblée spéculative, notamment sur le marché noir des devises; chute brutale de la production industrielle et agraire; boycottage de la distribution des biens de consommation populaire.

Dès lors, les réformes structurelles du programme de l’Unité populaire devaient être appuyées par une politique à court terme destinée à faire face aux principales urgences découlant de la crise. Cette politique cherchait à relancer l’économie en soutenant la consommation populaire. Une politique sélective en matière de prix et de salaires devait aider à y parvenir. Les dépenses publiques, tout en créant une amélioration des conditions de santé, d’éducation, de logement, de transport et de sécurité sociale, devaient aussi jouer un rôle important dans la relance générale de l’économie.

Durant la première année du gouvernement Allende, le succès de cette politique fut remarquable: augmentation de 8,3 p. 100 du produit national brut, dont 12 p. 100 pour le secteur industriel, dans un cadre de plein-emploi et d’inflation modérée. Les conséquences politiques de cette réussite ne se firent pas attendre: l’Unité populaire obtint plus de 50 p. 100 des voix aux élections municipales d’avril 1971 (Salvador Allende avait été élu avec un peu plus de 36 p. 100 des voix). Pourtant, cette politique allait montrer bientôt ses limites. Les transformations structurelles (nationalisation du cuivre, des banques et d’un important secteur industriel, réforme agraire) entamées parallèlement à la politique économique de court terme déclenchèrent une véritable guerre économique entre le Chili et ses principaux partenaires du monde occidental, notamment les États-Unis.

Sur le plan intérieur, la situation n’était pas moins tendue. Minoritaire au Parlement, le gouvernement de l’Unité populaire a dû subir pendant trois ans l’approbation d’un budget non financé caractérisé par un déficit fiscal croissant: 33 p. 100 en 1971, 42 p. 100 en 1972 et 50 p. 100 en 1973. L’inflation était inéluctable.

En outre, l’arrêt des investissements productifs et souvent de la production elle-même pendant plusieurs semaines, dans des secteurs clés de l’économie, sans oublier le véritable boom du marché noir et des activités spéculatives ont affaibli considérablement l’économie du pays et l’autorité même du gouvernement.

La nouvelle révolution capitaliste

À propos du régime du général Pinochet, on a parlé de «révolution capitaliste sauvage»; il semblerait plutôt que c’est d’une «sauvage révolution capitaliste» qu’il s’agit. Ce qui est certain, c’est qu’à partir de 1973 on assiste à un renversement complet des principales tendances et orientations de l’économie chilienne depuis les années trente. Ce renversement est explicitement voulu et affirmé par les responsables économiques du général Pinochet; ceux-là mêmes que le sens commun populaire identifie comme les «Chicago boys», disciples de l’école économique créée par le Prix Nobel Milton Friedman, chef de file du monétarisme.

S’accordant avec le général Pinochet, qui n’hésite pas à déclarer que, «pour la première fois de ce siècle, le Chili a un gouvernement authentiquement national», ces économistes s’élèvent contre «un demi-siècle d’échecs économiques», contre «l’étatisme étouffant» et le «protectionnisme exagéré». Pour eux, c’est le soutien accordé par l’État au processus d’industrialisation qui est responsable de la faible croissance de l’économie et de la crise sociale et politique subie par le pays depuis les années soixante. Un tel diagnostic ne peut que justifier les solutions radicales. Les «Chicago boys» n’hésiteront pas; ils parlent eux-mêmes d’un «traitement de choc».

Sur la base d’une politique dite des avantages comparatifs, l’économie chilienne est totalement ouverte à l’extérieur. Les barrières douanières et l’ensemble du dispositif protectionniste sont pratiquement éliminés. Un flux sans précédent de produits étrangers se déverse sur le marché national. Afin d’augmenter l’attrait du pays pour l’investisseur étranger, le Chili quitte le Pacte andin, dont la disposition 24 mettait des restrictions au libre rapatriement des profits vers leurs pays d’origine. Les chefs d’entreprise nationaux, devant la concurrence des importations, se reconvertissent dans les activités financières et commerciales. La production s’oriente à son tour vers les marchés internationaux.

Le pays présente un nouveau paysage socio-économique. Au début de 1988, l’ouvrage d’un économiste connu, favorable au régime, bat tous les records de vente. La Révolution silencieuse de Joaquín Lavín brosse le portrait d’un Chili sous le coup d’une entreprise de modernisation capitaliste autoritaire. L’auteur met l’accent sur les divers bénéfices que le pays aurait retirés de son intégration totale dans l’économie mondiale: a) augmentation et diversification des exportations, encouragées par l’apport de capitaux étrangers qui ont créé des pôles de croissance intérieure dynamiques dans des régions du pays jusqu’alors économiquement déprimées; b) extension et réactivation du rôle de l’entreprise privée qui accède à de nouveaux secteurs (auparavant contrôlés par l’État, en particulier dans les services) et élève sa productivité à des niveaux internationaux; c) offre variée de produits sur le marché intérieur, qui déclenche une véritable révolution de la consommation; d) plus grande efficacité des actions menées contre l’extrême pauvreté ; e) décentralisation de l’action de l’État au niveau des régions, des provinces et des municipalités, réduisant la bureaucratisation du service public et atténuant l’insatisfaction du consommateur-citoyen.

Le livre de Joaquín Lavín déclencha une vive polémique. Les économistes de l’opposition, travaillant dans des centres de recherche privés, répliquèrent de manière véhémente. Ainsi, la Cieplan (Corporation de recherches économiques pour l’Amérique latine) publia, sur la base de données officielles, un Bilan économique et social du régime militaire qui réfutait les principales conclusions de La Révolution silencieuse . Comparant les périodes 1960-1970 et 1974-1987, l’étude de la Cieplan souligne notamment que: a) la croissance économique moyenne annuelle fut respectivement de 4,4 p. 100 et de 2,6 p. 100 pendant les deux périodes; b) le taux d’investissement tomba de 20,2 p. 100 à 15,2 p. 100; c) si l’industrie enregistra un taux de croissance de 5,5 p. 100 et de 0,8 p. 100 durant les deux périodes considérées, l’agriculture, la pêche et la production minière connurent une croissance plus rapide pendant la seconde période (4 p. 100) que lors de la première (3,4 p. 100); d) les exportations augmentèrent considérablement au cours de la seconde période (environ 8 p. 100 contre 3,6 précédemment); e) la dette extérieure s’éleva à 20 milliards de dollars en 1987; f) les dépenses sociales (éducation, logement, santé, sécurité sociale) ne dépassèrent pas le niveau atteint en 1970; g) la consommation par habitant, qui avait augmenté de 1,5 p. 100 dans un premier temps, diminua ensuite de 1,2 p. 100 (moyenne annuelle de 1974 à 1987); h) le taux de chômage passa de 6,4 à 20 p. 100.

Ces deux analyses, aussi minutieusement chiffrées que discordantes, s’accordent pourtant sur un point: les différences sociales s’accusent dans tout le pays, et de nombreuses zones de pauvreté aiguë côtoient des enclaves de prospérité modernes et dynamiques.

Une nécessaire politique d’ajustement

À partir de 1988, le climat de consensus s’est étendu à la sphère économique. Ainsi fut forgé une sorte de pacte pour le développement national, respectant les règles du jeu qui avaient permis la croissance et l’internationalisation de l’économie chilienne. La stabilité économique a été l’une des clés du succès de la transition. La culture de libre entreprise, fondée sur la marché, a fini par jouir d’une approbation généralisée.

Malgré la politique d’ajustement rigoureuse que le gouvernement Aylwin a dû appliquer en 1990 et 1991, toutes les variables macroéconomiques ont réagi de façon positive. La confiance règne entre les chefs d’entreprise et le gouvernement.

L’économie chilienne est devenue une économie de marché extraordinairement ouverte sur l’extérieur (ses exportations dépassent 35 p. 100 du produit intérieur brut). Mais elle présente un déficit social considérable. Consolider cet équilibre a exigé du président Aylwin qu’il suive une politique d’ajustement «refroidissant» l’économie: contrôle de l’inflation, ralentissement du rythme des importations et réduction des dépenses publiques. Il faut souligner, en outre, l’absence de déficit fiscal au cours de la même période.

Le dynamisme de l’économie a permis la création d’emplois (80 000 en 1991) et, parallèlement, une revalorisation du salaire de base. En 1991, le chômage touchait 6 p. 100 de la population.

En dépit de l’effort public et privé et de l’évolution favorable des chiffres, la situation sociale du pays inquiète toutes les couches de la société. Chacun est conscient de la répartition inégale des bénéfices de la croissance économique, et chacun reconnaît la nécessité de donner une base sociale solide à l’effort de modernisation qui est entrepris. «Combattre la pauvreté extrême», «concentrer les dépenses sociales», de tels mots d’ordre rencontrent une large acceptation. En 1991, les dépenses sociales ont augmenté de 30 p. 100 et représentent 63 p. 100 de la dépense budgétaire totale. Cela a signifié des améliorations de la qualité de la vie dans les secteurs les plus défavorisés, grâce à une augmentation des prestations publiques en matière de santé, d’éducation et de logement. Un tel effort s’attaque aux situations de pauvreté créées par le chômage. Par-delà cet objectif, il vise à toucher les jeunes, les femmes disposant de maigres ressources et la petite et la moyenne entreprise, dont la productivité est faible.

Une fois la réforme fiscale approuvée, le gouvernement a disposé d’un budget supplémentaire, d’un montant proche de 800 millions de dollars, ressources destinées à la santé, à l’éducation, au logement, etc. La confiance dans l’avenir se traduit par l’augmentation du taux d’épargne national, qui a atteint 19,3 p. 100 du produit intérieur brut en 1991, le chiffre le plus élevé des trente années précédentes: il multiplie par deux le taux annuel moyen enregistré pendant les années quatre-vingt (9,9 p. 100 du produit intérieur brut). Malgré tout, le pays a conscience qu’il doit faire encore mieux, s’il veut atteindre de hauts taux d’investissement et de croissance (comparativement, le taux d’épargne des «pays dragons» a été de 30 p. 100 pendant plusieurs décennies).

Par ailleurs, augmenter la dépense sociale sans entraîner d’inflation exige de meilleures rentrées fiscales, afin de remplir les enveloppes budgétaires correspondantes. On y est parvenu en utilisant les fonds apportés par la réforme des impôts.

Le pays jouit d’une solide balance des paiements, malgré l’impact négatif de la hausse du pétrole, 85 p. 100 des besoins étant couverts par des importations. En 1990, l’investissement a atteint le plus haut niveau des vingt années précédentes et a dépassé 20 p. 100 du produit intérieur brut. L’investissement étranger dépasse 1,2 milliard de dollars, et les exportations 9 milliards de dollars, ce qui a constitué, en 1991, un record historique.

En septembre 1990, le Chili a pu renégocier sa dette extérieure avec les banques privées. Il n’y aura pas d’amortissement jusqu’en 1994, et le système du versement des intérêts par annuités est maintenu. En même temps, un club de banques a acquis une émission de bons chiliens pour un total de 320 millions de dollars.

Les succès de l’expérience économique chilienne suscitent partout le plus grand intérêt. Mais les analyses formulées sur le plan international ne recoupent pas forcément celles qui alimentent le débat national. À titre d’exemple, les opinions exprimées en mai 1991 par Arnold Harberger, le maître à penser des «Chicago boys», qui attribua à la politique économique du gouvernement Alwyn une note de 6,7 (sur une échelle allant de 1 à 7); il ajouta: «La politique économique actuelle du Chili est la meilleure du monde», et n’hésita pas à critiquer les points de vue de ses anciens disciples.

De tels propos illustrent la singularité du débat qui s’est ouvert au Chili à partir du succès de son économie, débat qui porte à la fois sur le passé récent et sur les évolutions à venir et qui tourne autour de trois thèmes: la confiance des agents économiques dans la stabilité des options stratégiques, les formes de lutte contre l’extrême pauvreté et les conditions de la stratégie d’internationalisation économique.

Contre-révolution silencieuse?

Jouant sur le titre du livre de Joaquín Lavín, certains économistes de l’ancien régime, certains milieux d’affaires et de presse cherchent à fonder leurs critiques de la gestion économique du gouvernement en l’accusant de mener à bien une «contre-révolution silencieuse», qui contredirait dans les faits les déclarations de politique économique formulées par les ministres. Ces mêmes milieux avaient déjà parlé de «crise souterraine de confiance» et de «manque de perspectives» pour caractériser les relations entre d’importants secteurs d’affaires et le gouvernement. Plus qu’à un procès d’intention, ces opinions répondent à la façon dont évolue l’environnement international dans lequel se meuvent les entreprises.

Au-delà de leur dimension proprement politique, ces critiques reflètent une triple tendance. En premier lieu, elles témoignent du niveau de consensus qu’ont atteint – au sein de la démocratie – les divers agents sociaux et politiques à l’égard des orientations économiques du pays. La culture moderne d’entreprise fait désormais partie du «sens commun», et cela seul constitue une véritable mutation culturelle, qui s’est produite en moins de deux décennies. De l’intensité et de l’ampleur de ce processus dérivent les deux autres tendances que nous avons relevées. L’une d’elles est liée aux inerties du passé, aux pesanteurs d’un esprit de confrontation, tant chez les travailleurs que chez les chefs d’entreprise. Ceux-ci cherchent encore à tirer des bénéfices de l’État – comme cela s’est produit sous le régime de Pinochet – plutôt qu’à innover, à investir, à développer la souplesse nécessaire ainsi que la compétitivité de leurs affaires. Ce sont là des résidus d’une «culture seigneuriale» dans l’entreprise que n’ont point encore réussi à éliminer la modernisation et l’internationalisation de l’économie chilienne. La démocratie – avec le jeu pluriel de ses acteurs et la concertation des intérêts – paraît être encore un espace d’apprentissage pour certains de ses agents économiques.

L’autre tendance représente le volet inverse. La rapidité du succès obtenu a entraîné un «culte de la réussite», peu enclin à tolérer l’échec, l’incertitude, les déceptions. Trouver les responsables – l’État en premier lieu – des obstacles rencontrés permet, au moins pour un temps, d’échapper à l’évaluation critique de ses propres responsabilités; en contrepartie, il en résulte qu’ainsi on retarde l’innovation, la capacité à affronter de nouveaux défis et à penser des problèmes nouveaux. Le culte de la réussite obscurcit non seulement les exigences internes du monde de l’entreprise, mais discrédite les tentatives de faire participer aux fruits du développement les vastes parties de la population qui en sont exclues.

Croissance avec équité?

«Croissance avec équité». La formule résume la double préoccupation du gouvernement: harmoniser le développement avec la justice sociale. Mais la marge paraît étroite entre les tentatives populistes du passé (mener des politiques redistributives sans croissance) et le «ruissellement» (trickle down effect ) des Chicago boys, selon lequel la croissance se diffuse automatiquement dans la société tout entière.

On s’accorde à reconnaître l’ampleur des déséquilibres nationaux. La croissance économique a mis en relief la gravité des situations de pauvreté. Selon une enquête effectuée en 1990, 40 p. 100 de la population (5 212 000 personnes) vivent en situation de pauvreté, dont 13,7 p. 100 souffrent d’indigence. Il s’agit de foyers où les revenus sont si bas qu’ils ne suffisent pas à satisfaire les seuls besoins nutritionnels des personnes concernées. En outre, la répartition géographique de ces déséquilibres sociaux est irrégulière: des «poches d’indigence» dans des zones de basse productivité survivent en marge du marché. L’heure n’est plus au débat stérile sur l’appréciation quantitative de la pauvreté ni sur la désignation de ses responsables. Le vrai défi n’est plus de savoir combien sont les pauvres, mais comment contribuer à les faire sortir de leur prostration. L’ancien président de la Confédération de la production et du commerce, Manuel Feliú, souligne qu’«il y a des activités et des segments de la société encore marqués par l’anachronisme et l’arriération. [...] Comment faire pour que la compétitivité augmente dans toute notre économie et qu’en même temps ces “aires de retard” trouvent l’élan qui leur permette d’incorporer technologie et professionnalisme à leurs activités?»

Cet appel, fondé sur la logique de la modernisation, a rencontré d’autres voix qui, elles, s’inspirent du fondement éthique de la solidarité.

«L’attitude triomphaliste qui consiste à remettre à une économie de marché le soin de régler le sort des pauvres est une attitude dangereuse [...]. Le défi national de la pauvreté incombe à chacun d’entre nous», dit l’évêque de Talca, président de la Conférence épiscopale.

Modernisation, intégration sociale et stabilité politique, tels sont les trois piliers de la «croissance avec équité».

La seconde phase de la stratégie internationale

L’ouverture sur l’extérieur et ses succès ont été la clef de la stratégie économique du pays. Sa compétitivité a permis qu’à la fin de 1991 les entreprises exportatrices chiliennes soient plus de 4 000 à offrir une gamme de 1 800 produits différents. Entre 1982 et 1991, les exportations ont crû à un taux moyen annuel de 13 p. 100, alors même que la croissance de l’économie nationale n’était que de 5,5 p. 100. Les marchés sont situés dans les cinq continents, bien que fortement concentrés en Europe occidentale (en république fédérale d’Allemagne principalement), en Asie (principalement au Japon) et en Amérique (aux États-Unis principalement). Le dynamisme exportateur a produit une spécialisation sectorielle, de sorte que 93 p. 100 du total des exportations se concentrent dans les mines, l’agriculture, la pêche et la forêt. L’important flux d’investissements étrangers (1,3 milliard de dollars en 1991) se porte sur ces mêmes secteurs ainsi que dans la finance.

La perception de la stabilité et du risque peu élevé que présente le pays a engendré un climat de confiance qui, ajouté à la rentabilité des investissements, a fait du Chili une destination privilégiée du flux financier international. Le fait d’avoir permis au capital national d’investir à l’extérieur du pays a intensifié ce processus d’internationalisation. La recherche constante de nouveaux débouchés a conduit le gouvernement de Patricio Alwyn à négocier des accords de libre commerce, notamment avec les États-Unis, le Mexique, le Venezuela et la Colombie, et des liens de «complémentarité» économique avec l’Argentine.

Le Chili est probablement l’un des pays en développement qui a répondu le mieux au principe selon lequel «le commerce et non pas l’aide» doit guider les échanges internationaux. Sa politique de désarmement douanier aboutit à ce que ses barrières atteignent au maximum 11 p. 100. Il n’existe pas de barrières non tarifaires, pas plus que de subventions aux producteurs nationaux. Ces mesures autorisent le Chili à participer à une véritable croisade en faveur du libre commerce, dans les forums tant multilatéraux que bilatéraux. Les résultats positifs, cependant, ne sont pas faciles à vanter dans le climat de néo-protectionnisme qui domine sur la scène internationale.

Si le modèle exportateur a bien fonctionné, on s’interroge néanmoins sur la nécessité d’une «seconde phase» dans son développement. Phase où la consolidation des marchés et la diversification de l’offre exportable obligent à intensifier l’investissement en matière d’innovation (processus, productivité, qualité, design), de formation des ressources humaines et d’infrastructures (routes, ponts, réseaux frigorifiques, etc.). Mais il faut aller plus loin encore: internationaliser la grande entreprise exportatrice moyennant des alliances stratégiques avec des associés sur les marchés conquis et/ou s’implanter sur ces mêmes marchés afin d’adopter à leurs normes de consommation les produits provenant du Chili.

Que le pays renforce son image est une autre exigence décisive à l’heure où les entreprises chiliennes s’implantent à l’étranger. Elles ont commencé dans des marchés qui, sans être les plus dynamiques, n’en sont pas moins les plus proches, comme l’Argentine: on estime que les entreprises chiliennes y ont investi 700 millions de dollars pendant l’année 1992.

Tous ces défis ont engendré une conscience très nette de la nécessité de remodeler les institutions qui, malgré leur modernisation, continuent d’être plus aptes à réguler les exigences d’une économie axée sur le marché intérieur qu’à gérer les négociations complexes du marché mondial.

En toute hypothèse, et par-delà les difficultés, le Chili n’a pas d’autre choix que de poursuivre et d’approfondir son ouverture sur l’extérieur. Sur ce point, il y a consensus des élites politiques et des milieux d’affaires, avec un soutien évident de l’opinion publique.

chile [ (t)ʃile ] ou chili [ (t)ʃili ] n. m.
• 1676, répandu mil. XXe ; mot esp.
Piment fort, utilisé en Amérique latine. Chile (ou Chili) con carne [ kɔnkarne ] :plat mexicain, ragoût pimenté de viande hachée et de haricots rouges.

chili, chiles nom masculin (mot espagnol) Petit piment rouge d'origine mexicaine. ● chili, chiles (expressions) nom masculin (mot espagnol) Chili con carne, plat mexicain très épicé à base de viande hachée et de haricots rouges.

Chili
(république du) (República de Chile), état de l'Amérique du Sud, bordé par le Pacifique; 756 945 km²; 13 700 000 hab.; cap. Santiago. Nature de l'état: rép. Langue off.: esp. Monnaie: peso chilien. Relig.: cathol. (89 %). Géogr. phys. et hum. - étendu sur 4 200 km du N. au S., le Chili a une largeur moyenne de 200 km. La cordillère volcanique orientale, très élevée, et la cordillère côtière, moins haute, encadrent une dépression de 1 000 km entre Santiago et Puerto Montt: le Valle Central, coeur économique du pays. Le climat est aride au N., méditerranéen au centre, océanique frais au S., subpolaire ensuite. La pop. (métis de Blancs et d'Amérindiens, et immigrants européens) est citadine à 85 %. écon. - Le Valle Central, au climat méditerranéen, a développé une agriculture intensive (céréales, vigne, fruits et légumes) et un élevage ovin et bovin. Au sud on exploite la forêt. La pêche est active (5e rang mondial). Les Andes recèlent du cuivre (1er rang mondial), du fer, des nitrates, de l'argent, de l'or et du molybdène. L'hydroélectricité est abondante. Après le coup d'état de 1973, l'industrie a diversifié ses productions; elle exporte des produits manufacturés. Le Chili a retrouvé v. 1990 une croissance forte, une inflation et un endettement relativement réduits. Le prix social de ce redressement est lourd. Hist. - Les Espagnols, conduits par Diego de Almagro puis Pedro de Valdivia, conquirent le pays sur les Araucans à partir de 1536. Les Indiens ne furent définitivement soumis qu' au XIXe s. Dès 1810, le Chili revendiqua son indépendance, acquise en 1818, par la victoire de Maipú remportée par San Martín et O'Higgins dont l'armée avait franchi les Andes. L'exploitation minière du pays commença. Aux conservateurs (1831-1861) succédèrent les libéraux (1861-1891), qui développèrent l'économie. Victorieux dans la guerre du Pacifique contre le Pérou et la Bolivie (1879-1884), le Chili acquit les régions de l'Atacama et d'Antofagasta (gisements de nitrate et de cuivre) et le territoire d'Arica. Dès la fin du XIXe s., la classe ouvrière commença à s'organiser, fait rare en Amérique latine, et des partis de gauche participèrent au gouv. de 1938 à 1958 (dont les communistes sous la présidence de G. González Videla). La droite gouverna de 1958 à 1964, puis le démocrate-chrétien E. Frei (1964-1970) rendit au Chili la propriété de ses mines et entama une réforme agraire. L'expérience d'unité populaire conduite par S. Allende (1970-1973) fut interrompue par le coup d'état du général Pinochet qui exerça une sanglante répression. La montée des oppositions obligea, constitutionnellement, Pinochet à remettre son pouvoir en jeu (1988). Aux présidentielles de 1989, le candidat centriste P. Aylwin fut élu, le g al Pinochet gardant cependant le contrôle de l'armée. En 1991, le Chili normalisa ses relations avec l'Argentine (sur leur frontière commune; 5 400 km) et signa avec le Mexique le premier accord de libre-échange entre pays latino-américains. En 1993, Eduardo Frei (démocrate-chrétien), fils de l'anc. président, remporta l'élection présidentielle. Le 1er janv. 1995, le Chili est entré dans le Mercosur. Le président Frei s'emploie à combiner rigueur budgétaire et lutte contre la pauvreté.

chile [tʃile] ou chili [tʃili] n. m.
ÉTYM. Attesté 1676; répandu mil. XXe; mot espagnol.
Piment fort, en usage en Amérique latine comme assaisonnement (du chile).Chile con carne [tʃilekɔnkaʀne] ou chili con carne [tʃilikɔnkaʀne] n. m. Ragoût pimenté (au chile) de viande (carne) hachée, de haricots rouges, parfois de tomates, d'oignons, etc. (plat mexicain).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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